Zeus la mal-nommée : cacophonie dans les tempêtes européennes

La tempête Zeus a traversé la France avant-hier depuis la Bretagne jusqu’à la Corse avec de violentes rafales, privant 600 000 foyers d’électricité et tuant deux personnes suite à des chutes d’arbres. C’est du moins sous ce nom qu’elle est connue du public, car elle n’a jamais été baptisée officiellement par les services météorologiques, créant quelques incertitudes en plein suivi de son évolution en temps réel.

Zeus médiatique VS Zeus météorologique

Lorsqu’une tempête s’apprête à toucher terre, la plupart des médias et services qui préparent des suivis essayent d’anticiper le nom qui va lui être donnée. En Europe, on se réfère communément à la liste du programme « Adopt a Vortex«  gérée par l’Institut météorologique de Berlin, où toute personne peut proposer un nom pour un anticyclone ou une dépression (moyennant respectivement 299€ ou 199€ ; de quoi vous y faire réfléchir à deux fois). Une fois la liste de noms établie par ordre alphabétique, il en revient aux météorologistes en service de nommer les dépressions et anticyclones qui se forment aux environs de l’Europe et qui sont susceptibles d’y produire un temps particulier.

Dimanche 5 mars, alors que le risque de tempête pour lundi se confirmait sur l’ouest de la France, le dernier pointage sur les cartes météorologiques indiquait que Yannick était déjà assigné ; Zeus était donc le nom attendu pour la dépression suivante qui allait se creuser en arrivant sur les côtes atlantiques.

Pour prévenir la population des risques liés à la tempêtes, les communications publiques avaient donc déjà adopté le nom de Zeus dès dimanche. Tous les suivis de la tempête ont continué sur la lancée lundi matin, notamment avec le hashtag #Zeus sur Twitter (de surcroît très pratique pour des tweets limités à 140 caractères).

Mais non sans surprise, au pointage de lundi matin, l’Institut météorologique de Berlin avait assigné le nom de Zeus à une autre dépression … Située en Europe centrale, vers la Hongrie.

Le creusement dépressionnaire qui s’amorçait tout juste – identifiable à l’intersection du front occlus, du front froid et du front chaud au sud de Xaver – n’avait quant à lui toujours pas de nom !

Alors que des rafales de plus de 190 km/h accostaient la Bretagne, les médias se retrouvaient donc à parler de la tempête Zeus, totalement différente de la dépression Zeus qui venait d’être identifiée au cœur de l’Europe. Dans l’incertitude du moment, certains se sont privés de tout nom en se contentant de parler de puissante tempête, tandis que d’autres ont estimé qu’il était trop tard pour revenir en arrière, et que la tempête avait désormais son nom médiatique.

Finalement, c’est bien le nom de Zeus qui restera dans les mémoires pour désigner cette tempête, les météorologistes de Météo-France ayant eux-mêmes repris ce nom dans leurs vigilances météorologiques en soirée.

Et l’incertitude du nom de cette tempête ne s’est pas arrêtée là : alors que le nom suivant, Adriano, était attendu pour cette dépression au pointage de mardi matin, il a finalement été attribué à un système dépressionnaire au nord-ouest des îles Britanniques ; la dépression alors sur la mer Méditerranée restant toujours sans nom !

À chaque pays son vortex

C’est la deuxième fois en deux semaines que la confusion s’invite dans le nom des dépressions européennes. Le 22 février dernier, une tempête traversait le sud de l’Angleterre. Nommée Thomas par l’Institut météorologique de Berlin, elle était pourtant connue sous le nom de … Doris.

Car depuis la fin 2015, le Met Office du Royaume-Uni et le Met Eireann d’Irlande ont lancé un projet de nommage des tempêtes qui affectent spécifiquement leurs régions. Les propositions ont été librement ouvertes au public, et plus de 10 000 noms ont été reçus en 2016 ; la liste définitive établie est consultable sur le UK Storm Center. Les deux institutions décident d’attribuer un nom à toute dépression qui est susceptible de déclencher une alerte météorologique aux vents violents.

Tempête sur l’Europe – Angus était la première tempête de la saison 2016-2017 nommée par le Met Office et le Met Eireann. (Image RGB 20/11/16 05h, EUMETSAT)

L’attribution d’un nom systématique aux anticyclones et dépressions par les services météorologiques d’Allemagne remonte à 19541. Le système s’inspire de celui mis en place par le service météorologique américain à la fin de la seconde guerre mondiale. L’armée avait commencé à donner un nom aux systèmes tropicaux sur le Pacifique Nord, une pratique utile pour repérer clairement les typhons et éviter toute confusion parmi les pilotes et équipages militaires. Ce système s’est exporté sur d’autres régions du monde et a été utilisé publiquement à partir de 1951 aux États-Unis, non seulement pour les professionnels techniques de navigation mais aussi pour les citoyens et les médias publics.2

Il semble même que d’autres nomenclatures moins connues soient aussi utilisées en Europe, comme en Suède, en Finlande ou au Danemark.3 À plusieurs reprises, une même tempête a été désignée par des noms différents en fonction des pays traversés au cours des dernières années.

Qui veut gagner des tempêtes ?

Aujourd’hui, l’intérêt de nommer les tempêtes s’est transféré des stratégies militaires aux stratégies de protection civile. Ces dernières années, l’attention s’est nettement renforcée sur les systèmes publics de communication d’urgence,qui mobilisent en particulier les réseaux sociaux pour alerter des dangers imminents (on parle alors de MSGU, Médias Sociaux en Gestion d’Urgence). L’argument reste le même : un nom unique pour un phénomène météorologique particulier aide à communiquer plus efficacement en concentrant les déclarations sur ce terme-clé. C’est explicitement pour cette raison que le Met Office et le Met Eireann ont mis en place leur propre nomenclature de tempêtes en 2015. Et tout laisse croire que des initiatives dans ce genre vont se multiplier.

L’enjeu reste donc très important, mais le problème n’en est que plus grand : quel nom choisir ? Aux vues des dernières cacophonies dans les tempêtes européennes, le débat se pose à la fois sur des notions de territoire et de définition des risques. Derrière la multiplicité des noms donnés à une même tempête se pose la question du domaine de validité d’un nom : doit-on coordonner le nom des tempêtes à l’ensemble de l’espace européen, ou mettre en place des variations locales ? La première option facilite un suivi international d’un même phénomène, tandis que la deuxième peut potentiellement mieux cibler une communauté à échelle plus réduite.

Un autre débat apparaît aussi : l’Institut météorologique de Berlin décide de nommer toute dépression qui peut affecter l’Europe ; le Met Office et le Met Eireann ne nomment quant à eux que les dépressions atlantiques susceptibles de produire une tempête. De toute évidence, les vents violents en Europe ont des origines plus complexes et variées que dans les tropiques. Un système tropical produit des vents violents sur une zone beaucoup plus nettement définie que dans les tempêtes européennes. Les critères pour attribuer un nom peuvent ainsi être beaucoup plus ambigus. Par exemple, doit-on donner un nom spécifique à un épisode de Mistral violent, même s’il n’est pas associé à une dépression particulièrement creuse ? Les orages estivaux, qui peuvent générer parfois plus de dégâts qu’une tempête hivernale, doivent-ils aussi suivre une nomenclature similaire ?

Enfin, une autre bataille s’annonce : qui choisit les noms ? L’institut météorologique de Berlin s’est apporté une certaine popularité par ce procédé ; et même une petite somme d’argent. Derrière leur récente initiative, le Met Office et le Met Eireann en sont aussi très certainement conscients ; leurs explications excluent d’ailleurs toute référence à la nomenclature allemande, comme si elle n’existait pas. Au-delà d’un intérêt d’information des risques, être à l’origine de l’identification des tempêtes est aussi un formidable outil de communication, dont ne voudraient sûrement pas se priver d’autres institutions météorologiques, publiques ou privées, scientifiques ou médiatiques.

 

1http://www.met.fu-berlin.de/adopt-a-vortex/historie/
2https://en.wikipedia.org/wiki/History_of_tropical_cyclone_naming http://www.nhc.noaa.gov/aboutnames_history.shtml
3https://en.wikipedia.org/wiki/European_windstorm

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