Contrôler l’image publique du temps : l’autre histoire du bulletin météo télévisé

Il y a 70 ans commençait en France le bulletin météorologique télévisé. Comme pour chaque anniversaire, les amoureux de ce petit encart de prévisions ont célébré sa longue et paisible vie à l’écran, à coups d’archives nostalgiques et d’anecdotes sympathiques qui ont ponctué l’inexorable multiplication de ses diffusions.
À en croire ces histoires, il n’y a rien à en dire : le bulletin météo est un pilier inébranlable de la télé qui a tranquillement évolué avec son temps. Pourtant, la météorologie comme la télévision ont connu depuis des transformations radicales. Le bulletin météo serait-il à l’épreuve de toute histoire ? Se concentrer sur les seules évolutions techniques pour explique les variations apparentes, c’est passer à côté de tous les enjeux de la démarche. Au-delà des deux minutes produites pour le public se cachent les clés pour y voir plus clair sur ce programme télé hors-normes.
Le bulletin météo télévisé est aujourd’hui une émission incontournable, omniprésente sur la plupart des grandes chaînes. Il se distingue surtout par son format singulier, comme un objet à part parmi tous les autres programmes télé. Bien que chaque chaîne se l’approprie, il conserve étonnamment toujours les mêmes codes graphiques, scénaristiques et sémantiques, au point qu’on considère même souvent impossible qu’il puisse être présenté autrement. En enquêtant sur les origines du bulletin météorologique télévisé, on peut expliquer comment les codes de cette production audiovisuelle ont été construits, pourquoi ils se sont durablement installés à la télévision, et par conséquent mieux comprendre les enjeux de cette émission à la croisée des scientifiques, des journalistes et des citoyens.

Créer le temps pour la caméra – les différents formats de bulletins télévisés

En 1946 la diffusion de programmes télévisés commençait à peine à se former en France. On ne comptait alors qu’un émetteur, sur la tour Eiffel, et tout au plus quelques centaines de récepteurs installés à proximité. Pourtant c’est bien le 17 décembre de cette année que la Météorologie Nationale a diffusé son premier bulletin hebdomadaire, premier d’une (très) longue série. Roger Clausse, son créateur qui en resta responsable jusqu’en 1975, signait un article quelques mois plus tard dans la revue La Météorologie où il ne cachait pas son enthousiasme pour cette nouvelle production. Pour les météorologistes, le principal intérêt du bulletin télévisé était de pouvoir enfin expliquer clairement au public la situation atmosphérique et les prévisions qui avaient alors été émises. Jusqu’alors, celles-ci étaient relayées par la presse écrite et par la radio. La télévision, elle, n’en était qu’à espérer être captée par quelques groupes de chanceux téléspectateurs avant-gardistes. Si sa réception restait donc encore dérisoire, c’est son format caractéristique qui a motivé Roger Clausse et ses collaborateurs à développer un bulletin météo. La télévision permettait la retransmission en direct d’images commentées : une aubaine pour les météorologistes, dont le travail se faisait déjà presque exclusivement par cartes. Avec la possibilité de diffuser ces cartes en même temps que les explications d’un prévisionniste, le public pourrait enfin comprendre le véritable sens des bulletins météo : c’était pour ses producteurs à cause de l’absence d’une explication appuyée par des cartes que « naiss[ai]ent presque toutes les difficultés, toutes les mésententes entre le public et la Météorologie, toutes les railleries faciles de gens plus ou moins bien intentionnés, toujours mal informés. »

Illustration des pointages techniques que les météorologistes voulaient commenter à la caméra en 1946. (La Météorologie, octobre 1947 - Gallica, BnF)

Illustration des pointages techniques que les météorologistes voulaient commenter à la caméra en 1946.

Plus qu’un nouveau canal de diffusion, la télévision était utilisée dès ses débuts comme le nouvel outil de prédilection pour l’explication de la météo par l’image. S’il manquait bien quelque-chose au public pour comprendre les prévisions, c’étaient les cartes sur lesquelles travaillaient les météorologistes. Ce manque comblé, la télévision promettait donc, enfin, de venir à bout des critiques récurrentes des bulletins météorologiques, réduites à néant grâce à l’explication cartographique.

C’est sûrement la raison pour laquelle la toute première version du bulletin météo utilisait des cartes très techniques. Le 17 décembre 1946, Paul Douchy commentait une carte géographique cadrée de l’Atlantique Nord à la Russie où étaient figurés les isobares, les centres anticycloniques et dépressionnaires, les fronts, les vents, les températures, les zones de précipitations et les qualifications des masses d’air. À cette synthèse s’ajoutait une illustration qui détaillait le modèle d’un corps dépressionnaire, et Roger Clausse vantait même la capacité de « désigner un point particulier (fig.3) » à l’aide des codes météorologiques conventionnels d’observation – un modèle de pointage graphique particulièrement condensé.

Le bulletin météo du 17 décembre 1946. Paul Douchy explique la situation atmosphérique à l'aide de cartes techniques.

Le bulletin météo du 17 décembre 1946. Paul Douchy explique la situation atmosphérique à l’aide de cartes techniques.

Peu de traces restent de cette première version, mais la technicité du bulletin a vraisemblablement assez vite posé problème. À partir de 1950, le bulletin météo télévisé se produisait sous un autre format. Un dessinateur – de la Météorologie Nationale – traçait progressivement une carte des isobares, assis derrière un verre dépoli, la caméra placée devant. Il représentait ensuite le temps sensible prévu sur une carte de France, et son évolution au cours de la journée (en dessinant par exemple des nuages sur les côtes normandes, qui devenaient plus nombreux en en ajoutant vers le centre, puis en les assombrissant encore plus avec des gouttes sur les côtes).

Le bulletin météo télévisé au début des années 50. Un dessinateur de la Météorologie Nationale illustre le temps derrière un verre dépoli.

Le bulletin météo télévisé au début des années 50. Un dessinateur de la Météorologie Nationale illustre le temps derrière un verre dépoli.

Le dessinateur n’improvisait pas les isobares directement devant la caméra : des traits pré-tracés, au stylo ou au crayon à papier, sont parfois visibles sur les images d’archives. Montrer le trait en train de se faire était donc un choix scénaristique explicite, d’autant plus que certaines lignes apparaissaient en train d’être dessinées tandis que d’autres apparaissaient instantanément, par un effet de coupe. Le présentateur avait quant à lui disparu de l’écran, et le commentaire était lu en voix off par un speaker ou une speakrine.
Ce format de bulletin météorologique n’a duré que quelques années mais avait marqué des changements déjà importants. C’était les premiers pas de la météorologie animée : les cartes fixes sur lesquelles travaillaient les météorologistes ont été rangées à l’écart de l’écran pour développer des images spécifiques à l’animation des cartes. C’était aussi la première séparation nette entre les cartes techniques et les cartes d’illustration du temps sensible : on présentait d’abord la situation avec les pression atmosphériques, puis on présentait le temps prévu.

Coupure de presse présentant la réalisation du bulletin météo sur banc-titre.

Coupure de presse présentant la réalisation du bulletin météo sur banc-titre.

Au milieu des années 50, le bulletin météo a subi une transformation majeure. La Météorologie Nationale avait alors investit dans un banc-titre et une caméra installés dans le sous-sol de leurs locaux, au quai Branly à Paris. Une colonne soutenait la caméra depuis le plafond pour filmer la table, recouverte d’un fond de carte. Le dessinateur pouvait répartir les objets représentant le temps, la pression et la température sur une plaque de verre posée par-dessus la table. Celle-ci permettait de faire glisser facilement l’ensemble de l’illustration pour les situations où le temps changeait peu dans sa structure et se déplaçait assez uniformément.
Les cartes isobariques étaient encore simplifiées, où les anticyclones et dépressions étaient représentés par des élastiques en caoutchouc, ou des ficelles pour figurer des lignes principales non fermées. La représentation du temps, quant à elle, correspondait déjà aux formats qui marquent encore fortement les bulletins aujourd’hui : les prévisions étaient dessinées à l’aide d’une panoplie limitée de pictogrammes standardisés, qui s’animaient avec leur évolution dans le temps.

Ce format de production s’est avéré particulièrement stable : il a perduré pendant plus de 25 ans, au moins jusqu’à la disparition de l’ORTF au milieu des années 70. C’est avec ce format que s’est défini le scénario du bulletin météo qu’on connaît toujours : l’aperçu des cartes techniques est utilisé comme argument qui justifie le temps prévu, présenté ensuite par une collection de pictogrammes que l’on fait évoluer au fil du temps.

Du bulletin technique à l’émission publique

La première intention des producteurs du bulletin météo de 1946 était claire : la télévision devait apporter des explications plus précises sur les prévisions, trop souvent mal comprises. Les premières cartes n’étaient pas des cartes techniques de météorologie directement réutilisées devant la caméra, mais une synthèse de celles-ci. C’était le rassemblement des éléments principaux de chaque paramètre qui produisait au final la prévision du temps. Plus que la simple diffusion de prévisions, la télévision rendait possible leur explication. Il s’agissait alors de se rapprocher au plus près des raisonnements des météorologistes : les prévisions n’apparaissaient plus comme de seules productions scientifiques diffusées dans des médias, mais comme des conclusions d’un raisonnement argumenté.

Toutefois ce rêve d’une météo enfin comprise par tous grâce aux explications techniques semble s’être assez vite essoufflé. Dans la deuxième version du bulletin au début des années 50, la séparation de la carte technique et de la présentation des prévisions sur deux moments distincts recréait une frontière assez forte entre la météo du public et celle des ingénieurs. Ce n’était plus un prévisionniste qui nous accompagnait dans l’étude d’une carte détaillée et de ses particularités, mais bien de nouveau la présentation d’informations, dont la production restait toutefois certifiée par une expertise. La carte technique était bien toujours là, mais elle avait changé d’usage : elle n’était plus l’objet principal d’études détaillées, mais un argument préalable en soi. Autrement dit, cette version du bulletin météo cherchait davantage à justifier les prévisions qu’à les expliquer.
Néanmoins, l’animation de la carte isobarique qui montrait les lignes en train de se faire gardait une trace du travail des météorologistes, en mettant explicitement en scène la construction du champ de pression atmosphérique. L’apparition progressive des isobares suggérait à la fois le travail de synthèse cartographique des observations météorologiques, et le travail d’interprétation de la carte construite, en lui donnant par la narration des points forts et une hiérarchie des informations. En somme, la démarche d’explication météorologique subsistait encore, mais encapsulée dans un moment qui servait de justification scientifique préalable à un exposé des prévisions, qui étaient quant à elles présentées sans technicité.

La formation du bulletin météorologique télévisé a donc surtout été marquée par la dualité entre l’image technique rationnelle pour assurer une explication météorologique correcte, et la représentation du temps sensible prévu pour le public. D’abord conçu comme un véritable petit outil d’initiation à la météorologie, le bulletin météo a été vite rattrapé par la trop grande technicité de sa démarche. Ses producteurs ont du l’évacuer, mais ils ont tout de même souhaité conserver l’explication scientifique la plus valable possible. Comme le mentionnait Roger Clausse dès le début, l’enjeu n’était pas tant d’annoncer le temps prévu, mais plutôt de « renouer le contact avec le public » ; c’est-à-dire de persuader les contradicteurs de la météorologie de ses bien-fondés.
Mais très vite, la stratégie de développement technique des éléments des prévisions météo a été balayée par la nécessité de conserver une présentation des prévisions claire et accessible pour tous. Pour autant, les météorologistes se sont attachés à garder cette explication technique unique diffusée à la télévision, petite fenêtre pour espérer gagner une plus grande confiance du public.

Contrôler la diffusion du savoir météorologique

Cette réduction progressive de l’argumentation météorologique technique s’est conjuguée dans le même temps à un contrôle de plus en plus fort du bulletin de la part des météorologistes, sur tous les plans de sa production.

Dans la deuxième version du bulletin de 1950, le dessinateur avait un rôle particulièrement discret. Si l’objectif était clairement de montrer la carte en train de se dessiner, tout était fait pour que le dessinateur s’éclipse autant que possible. Caché derrière le verre dépoli, il se munissait de gants noirs pour rendre sa présence la plus imperceptible à l’écran – bien que de légères ombres apparaissent parfois autour des lignes en train d’être tracés. Le texte lu pendant l’animation de la carte était quant à lui celui du prévisionniste : le dessin des isobares était de cette manière assimilé directement au météorologiste dont le discours était en train de se dérouler, et non au dessinateur derrière l’écran de verre.
La carte technique n’a pas remarquablement changé lors du passage à la version sur banc-titre à partir du milieu des années 50 : les anticyclones et dépressions étaient toujours représentés par des tracés assez similaires, et cette carte servait encore d’argument pour justifier les prévisions qui suivaient. En revanche, la représentation du temps prévu a fortement changé. Au lieu d’un dessin libre sur une carte vierge, l’illustration du temps était désormais restreinte à une collection d’objets prédéfinis. Le dessinateur – si on peut encore l’appeler comme ça – était en charge de disposer les bouts de cartons sur la plaque. De cette façon, le temps était simplement contenu dans une malle divisée en petits casiers, où étaient rangés des élastiques, des soleils et des nuages en série.

Plan de fabrication de la malle de rangement des objets pour le bulletin météo.

Plan de fabrication de la malle de rangement des objets pour le bulletin météo. « 1: Boite (1) | 2: Rangement des textes TÉLÉ (1) | 3: Tiroir de rangement des photographies (1) | 4: Tiroirs de rangement des isobares (10) | 5: Tourillons (50) »

Coupure de presse de Télé-Mag, 02/03/1958. Un article explique pourquoi une version humoristique du bulletin météo a été arrêtée par la Direction de la Météorologie Nationale.

Coupure de presse de Télé-Mag, 02/03/1958 : « Voici le petit guide du téléspectateur-météorologiste – Ne pas confondre humour et météo » . L’article explique pourquoi une version humoristique du bulletin météo a été arrêtée par la Direction de la Météorologie Nationale.

Si la météorologie avait été évacuée de la présentation des prévisions, il n’était pas question pour autant d’abandonner cette partie aux libertés d’une interprétation non-scientifique. Le dessinateur devait être un membre de la Météorologie Nationale pour qu’il s’accorde au mieux à la vision que souhaitait représenter les météorologistes. Quand l’illustration des prévisions fut passée sur banc-titre, les dessins du temps qu’il fait ont été littéralement découpés en objets élémentaires de série : la mécanisation de l’illustration accentuait encore de fait le contrôle des météorologistes sur celle-ci. Non seulement le dessinateur était sous les ordres des ingénieurs, mais sa palette elle aussi était délimitée par les raisonnements météorologiques. Avec ces nouveaux outils, la grande trappe de liberté d’interprétation qui était possible semblait alors avoir été refermée, et dessiner le temps pouvait presque se faire par le seul raisonnement logique parmi une série de pictogrammes aux variations scientifiquement déterminées.

Le texte de présentation du bulletin météo était lui aussi soumis à un contrôle des météorologistes presque remarquable par son souci de précision. De toute évidence, il était hors de question de commenter les prévisions selon les libertés de son inspiration, et des codes rigoureux avaient été mis en place pour éviter toute maladresse météorologique, présentés lors d’une conférence aux météorologistes en formation en 1966 :

« L’auditeur le plus souvent non initié à la météorologie, fixe difficilement son attention lorsque les phrases comportent plusieurs idées présentées sous forme de propositions relatives. Ces phrases devront être courtes et ne concerner le plus souvent qu’un seul facteur. Cependant les articles et les verbes ne doivent pas être systématiquement supprimés, ce qui obligerait à prêter une attention très soutenue, à chaque mot prononcé ».

L’utilisation des verbes « être » et « avoir » devait être proscrite, et certaines références étaient répétées à chaque phrase pour l’utilisateur inattentif. Concernant le vocabulaire, le « secret » était d’aller piocher dans le vocabulaire courant, mais évidemment, avec rigueur et parcimonie :

«  on pourra dire « temps doux et humide, frais et sec, brumeux, beau temps, chaud, temps orageux » et éventuellement « temps frais pour la saison » mais non « temps lourd », ce qui est peut-être suggestif mais ne repose sur aucun critère météorologique. Le mot nuageux qui a fait couler tant d’encre, doit être assorti d’un qualificatif : « peu, assez, très » ; nuageux étant pris dans le sens de « peuplé de nuages » sans donner de précision quant à cette population ».

Comme le grand public ne connaissait pas la météorologie, il était nécessaire d’utiliser des termes usuels qui n’étaient pas ceux de la discipline, et donc inappropriés, imprécis. C’est du moins en ce sens que les météorologistes comprenaient le fonctionnement du langage : les mots avaient une définition précise (celle du « bon dictionnaire »), les phrases étaient des compositions logiques de définitions qui formulaient des propositions. Le vocabulaire était en somme une base de données, et il revenait au prévisionniste du bulletin public de l’exploiter au mieux pour composer une information aussi proche que possible de celles contenues dans leur vocabulaire spécialisé. Pour y parvenir, une liste définie de mots avait été élaborée ainsi que les règles de composition du texte, formant ainsi un langage caractéristique et encore aujourd’hui bien distingué, celui du bulletin météorologique télévisé.

À défaut de pouvoir utiliser les arguments scientifiques de leur discipline, les météorologistes ont contrôlé autant que possible les formes d’expressions audiovisuelles des prévisions par la structuration de langages très restreints. Il fallait s’assurer que ce soit le sens météorologique des termes courants qui décrivent les prévisions, et surtout pas l’inverse. Le travail ne s’arrêtait donc pas au seul contrôle du langage : les diffusions par la Télévision Française étaient strictement surveillées. La Radiodiffusion-Télévision Française puis l’Office de Radiodiffusion-Télévision Française (ORTF) étaient en charge du contrôle de la caméra, puis de la diffusion de la bande et de la lecture du texte. Mais le bulletin météo n’emportait pas vraiment l’enthousiasme du personnel du côté de l’ORTF : il était plutôt considéré comme une « servitude de l’Office », obligé de diffuser le bulletin météo par convention dans son cahier des charges. Ainsi ses diffusions étaient parfois retardées de quelques minutes à cause de la variabilité des autres programmes, la bande enregistrée n’était pas diffusée faute d’être arrivée à temps, les speakrines tronquaient le texte, voire même le modifiaient. Par exemple, Jacqueline Huet confiait dans une interview :

« Quand j’ai débuté à la télévision, une des choses qui m’a le plus effrayée, c’est l’abondance des papiers que nous avons à lire : météo, programmes première et, aujourd’hui, deuxième chaînes, modifications, etc. Il m’est arrivé de lire la météo de la veille. Je ne suis d’ailleurs par la seule … »

Tous ces écarts étaient systématiquement épinglés par la Météorologie Nationale auprès de l’ORTF. Non seulement la direction y était très attentive, mais tous les météorologistes étaient invités à reporter la moindre anomalie dans la diffusion des bulletins. Présenter le bulletin était une affaire de scientifiques, et les journalistes n’avaient aucun autre rôle à jouer que répéter mot pour mot et image pour image les informations composées par ses savants producteurs. Lors de l’annonce de la préparation d’une deuxième chaîne de télévision en 1963, André Viaut, directeur de la Météorologie Nationale, s’était immédiatement assuré que seul un bulletin officiel préparé par son administration y soit diffusé. Plus tard, Jacqueline Baudrier arriva à la direction de la chaîne en 1969, et elle reprit le projet d’un bulletin spécifique avec un présentateur, en envisageant d’y placer … un simple journaliste. L’annonce ne tarda pas à faire réagir le Secrétaire Général à l’Aviation Civile qui écrivit en avril 1970 :

« Étant donné le danger d’une présentation, plus ou moins agrémentée de commentaires, par un journaliste, la Météorologie a accepté, qu’au moins à titre d’essai, cette présentation soit faite par un météorologiste, ainsi qu’il est pratiqué par de nombreuses télévisions étrangères. »

La météo était un objet de science, et dès lors, la laisser entre des mains non-scientifiques devenait un danger que la Météorologie Nationale ne pouvait accepter en aucun cas.

« Monsieur Météo » entre en scène

Mais à quoi pourrait bien servir un présentateur dans le bulletin météo ? Dans sa toute première version, c’était un météorologiste qui avait le rôle de guider l’explication technique des prévisions au travers des différentes illustrations disponibles. L’objectif était alors, d’après Roger Clausse, de « bénéficier du contact direct avec le spécialiste et examiner avec lui les cartes météorologiques ». Dès la seconde version au début des années 50, il fut remplacé par une voix off, et le texte du météorologiste était alors lu par une speakrine. Cette pratique a continué jusqu’au bulletin diffusé sur la deuxième chaîne dans les années 70. Bien qu’il soit brièvement apparu aux premières années du bulletin, le présentateur météo a donc été absent pendant près de 20 ans. Ce n’est que par la suite que la Météorologie Nationale a sélectionné quelques prévisionnistes pour présenter régulièrement le bulletin météo de la 2ème chaîne.

Le présentateur avait en fait un rôle majeur dans le projet initial. Au-delà de l’étude d’images, la télévision promettait aussi pour Roger Clausse de rétablir le contact entre le prévisionniste et le public, un contact considéré comme essentiel pour les prévisions spécialisées que pratiquaient déjà la Météorologie Nationale. Avec la séparation des explications techniques et des prévisions au début des années 50, le bulletin a perdu en même temps son présentateur. La raison de sa présence – les prévisions techniques qui devaient être expliquées – était bien alors devenue marginale. S’il s’agissait désormais avant tout de présenter les prévisions, alors cette tâche pouvait être assurée par les speakrines de l’ORTF. Ainsi, quand l’idée d’un bulletin présenté par un ingénieur a été proposée au lancement de la deuxième chaîne en 1967, le Secrétaire Général à l’Aviation Civile « s’interrogeât sur l’intérêt que présentait cette présence pour le spectateur ». Le rôle d’un présentateur au milieu du bulletin semblait alors échapper même à ses propres producteurs. C’est la pression exercée par Jacqueline Baudrier au début des années 70 qui a forcé le retour de présentateurs devant les cartes de prévisions. Même si la Météorologie Nationale ne portait pas vraiment le projet, elle s’en est emparée dès lors que l’information menaçait d’être prise sous le contrôle d’un journaliste complètement inconnu à la météorologie. Dès lors, elle s’est assurée de fournir à l’ORTF des ingénieurs aptes à l’exercice, soigneusement choisis.

Au même titre que les illustrations et les commentaires, le présentateur devait lui aussi répondre à des critères stricts. Roger Clausse décrivait en 1947 les qualités nécessaires à une bonne présentation du bulletin : « À l’instruction générale et professionnelle développée et approfondie, aux qualités congénitales bien entretenues, en particulier sang-froid et rapidité de réflexes, […] plus que jamais le prévisionniste idéal devrait être un surhomme ! ». Sérieux et rigoureux, en plus d’être ingénieur météorologiste, de toute évidence le présentateur ne pouvait être qu’un homme. Les speakrines de l’ORTF ont été pendant longtemps les seules femmes à intervenir dans la production du bulletin météo, quand il s’agissait seulement de lire un texte en voix off. Au-delà de ces deux minutes, le journal télévisé était lui aussi explicitement un monde d’hommes : Pierre Sabbagh, alors responsable du JT, expliquait en janvier 1960 qu’« au Journal Télévisé, il me faut du punch, des nerfs solides et surtout être disponible à chaque instant », et que les femmes avaient davantage leur place dans les magazines qui leurs étaient dédiés – c’est-à-dire parlant de couture ou de cuisine.
Pourtant, après le retour des présentateurs météo avec la deuxième chaîne, le public s’est mis à déplorer l’austérité du bulletin français trop technique, quand en Angleterre la BBC dévoilait ses nouvelles présentatrices, à chaque fois délicatement habillées en fonction du temps prévu.

Coupure de presse de Paris-Jour, 23/11/1965 - Les présentatrices météo de la BBC semblaient bien plus intéressantes que la météo française aux yeux du journaliste.

Coupure de presse de Paris-Jour, 23/11/1965, « Météo New-Look : Si le temps vous était conté par ces trois belles » – Les présentatrices météo de la BBC semblaient bien plus intéressantes que la météo française aux yeux du journaliste.

Cette bataille des genres pour la présentation de la météo souligne davantage la dualité du bulletin, à la fois explication technique et information publique. Chacune de ces caractéristiques étaient en effet attribué à un genre bien déterminé : les présentatrices ont systématiquement été considérées intéressantes pour rendre le bulletin plus divertissant et attrayant aux yeux du public, alors que l’intérêt des présentateurs ciblait surtout leur expertise et leur droiture.
En France, comme les météorologistes ont voulu maintenir constamment une image d’expertise au sein du bulletin, les présentateurs sont restés pendant longtemps seulement des hommes, ingénieurs de la Météorologie Nationale. « Monsieur Météo » est apparu littéralement par la lettre de Jacqueline Baudrier qui demandait à ce que la direction choisisse les ingénieurs qui pourraient en assurer le rôle. Cette expression n’est donc pas apparue parce que seuls des hommes étaient présents, mais bien parce que seuls des hommes étaient imaginés pour ce poste : plus que des personnes, Monsieur Météo était déjà devenu un personnage public imaginaire, indépendant de ses acteurs. C’est pour cette raison que les courriers du public à destination des producteurs du bulletin étaient presque systématiquement expédiés au nom de « Monsieur Météo », aux locaux de l’ORTF. En charge d’une expertise technique et représentant d’une haute administration d’État, le personnage qui a été imaginé à l’époque pour tenir ces rôles était évidemment masculin.

Les cultures régionales face à une météo nationale

Dès les débuts du bulletin météorologique télévisé, des courriers de critiques de téléspectateurs ont régulièrement été transmis à la Météorologie Nationale, qui leur a tout aussi régulièrement répondu. Deux représentations persistantes se sont formées pour le public : celle d’une information technique, et celle d’une qualification des régions.

Une partie des spectateurs a immédiatement considéré le bulletin météo sensiblement de la même façon que les météorologistes : il s’agissait d’un moment propice à une explication technique détaillée qui permettait de s’attarder sur des points particuliers de l’étude de l’atmosphère. Pour la plupart, ils regrettaient alors la faible technicité du bulletin, et proposaient différentes améliorations pour apporter plus de précisions aux cartes météorologiques, comme par exemple indiquer la pression atmosphérique au centre des anticyclones et dépressions. Roger Clausse et son équipe y répondaient toujours avec sympathie : eux aussi regrettaient le manque de technicité du bulletin et auraient aimés ajouter plus de détails, mais ils soulignaient que ce public amateur de météorologie restait minoritaire. Les auteurs de ces lettres étaient pour la plupart des militaires ou des ingénieurs qui avaient déjà été formés à la météorologie, et connaissaient par conséquent les conventions d’usage de cette activité. Néanmoins, la technicité était toujours rebutée sous les arguments de lisibilité des images et d’accessibilité de l’information pour le public non expérimenté.

Car une autre partie des spectateurs ne semblait prêter que peu d’intérêt aux explications techniques du bulletin. Les courriers critiquaient régulièrement des erreurs dans les observations et prévisions du temps pour leur région : la température indiquée n’était pas la bonne, ou le temps annoncé était tout simplement faux. Des lettres dénonçaient régulièrement la partialité du bulletin, défavorisant leur propre région au profit d’une autre (par exemple, la Bretagne trop souvent présentée pluvieuse contrairement à la Côte d’Azur, trop souvent présentée ensoleillée). La Météorologie Nationale se défendait toujours de garder un œil objectif sur la représentation des régions – probablement à juste titre, puisque les lettres qui critiquaient la mauvaise image météorologique de leur territoire provenaient en fait de toutes régions confondues. Bon nombre de ces spectateurs étaient des touristes, des commerçants ou des professionnels des loisirs. Alors que la France développait son tourisme régional, le bulletin météo n’avait pas un usage de protection et prévention des risques, mais de promotion territoriale. Les villes thermales ont été un enjeu particulièrement discuté dans les courriers du bulletin météo, donnant lieu à des débats très sérieux sur le choix des températures à citer sur la carte. Le maire de Luxeuil-les-Bains a demandé à supprimer la température de sa ville du bulletin, après qu’elle ait acquis la réputation de « ville la plus froide de France ». Valéry Giscard d’Estaing, alors Secrétaire d’État aux Finances, avait tenu à ce que Clermont-Ferrand soit ajouté aux villes citées lors du bulletin, car cette information profiterait à l’économie de la région.

Le tourisme et les loisirs ont pris une place importante dans la formation de l’image publique du temps. Certaines critiques de spectateurs ont d’ailleurs été envoyées sur des cartes postales de stations balnéaires, avec un ton plutôt sarcastique et amusé. En publiant sur une même carte les caractéristiques locales du temps, même si c’était dans une logique de description atmosphérique, la Météorologie Nationale a mis en compétition publique les différentes régions de France, et le bulletin est par conséquent devenu un enjeu touristique important.


Quand les météorologistes ont voulu renouer le contact avec le public, ils espéraient surtout que le public comprenne leur propre approche du temps qu’il fait. Malheureusement le bulletin ne semble pas vraiment avoir été l’école populaire de la météorologie qu’ils ont imaginé : l’étude technique du temps n’a pas conquis les foules et a surtout intéressé les personnes déjà formées à la météorologie. Quand la Météorologie Nationale pensait dessiner une représentation de l’atmosphère, le public y a surtout vu une représentation de leurs propres régions, mais aussi celles des autres. Quelques soient les justifications scientifiques d’une telle construction des informations, ce sont surtout les enjeux propres à l’évaluation et l’identité des territoires régionaux et locaux qui ont été relevés par les spectateurs, ouvrant une compétition entre eux sur des critères météorologiques représentés à l’écran.

Une image critique du temps

Le bulletin météorologique télévisé s’est formé à partir des volontés d’en faire une explication technique, une émission publique populaire, et des représentations régionales. Produit de la Météorologie Nationale, les ingénieurs ont mis en place tous les moyens nécessaires pour défendre au mieux l’argumentation technique et scientifique de leurs prévisions, garante de la bonne réputation de leur administration. Dans l’obligation de diffuser les bulletins de la Météorologie Nationale, les journalistes et dirigeants de l’ORTF ont surtout essayé de faire valoir ce que représentait le bulletin météo dans l’ensemble des programmes de la télévision, et ont impulsé des initiatives pour le rapprocher des codes de leurs émissions. Le public, très varié, a été l’écho de représentations du bulletin diverses, mais une part importante y a surtout vu les enjeux économiques, touristiques et même identitaires des régions, plutôt que l’étude de l’atmosphère.
Tous les codes qui nous permettent aujourd’hui de reconnaître le bulletin météo, que ce soient ses formes graphiques, son langage ou son scénario, ne sont pas le produit d’une évidence à l’évolution paisible, un format nécessairement unique et immuable simplement modifié par les progrès techniques qui l’entourent. Au contraire, les choix techniques des modes de production ont déterminé la formation du bulletin. Ces décisions n’ont jamais été arbitraires et correspondent aux objectifs que ses producteurs ont voulu fixer. Le bulletin météo est le fruit d’un jeu de pouvoirs dont les règles sont déterminées par les intérêts de chaque groupe qui y est représenté : les météorologistes, les journalistes, et les citoyens.
Cette étude se veut comme une ouverture pour une compréhension critique du bulletin météo. Bien que les invitations à l’éducation à l’image ou à la critique des médias se multiplient, cette émission semble jusqu’à présent avoir échappé à toute véritable analyse, au point que chacun n’y a vu tout au plus que l’évidence naturelle de son existence. Pourtant, l’omniprésence du bulletin météo mérite bien d’être étudiée, et son acceptation et son intégration quasi-totale dans notre quotidien encore davantage. Peter Broks relevait dans Understanding Popular Science cet étrange silence sur les médias scientifiques malgré leur intérêt :

« À la fin des années 1980, il y avait donc une situation plutôt curieuse. Il y avait eu plus de deux décennies d’attention critique donnée à la science (voir chapitres précédents) et plus de deux décennies d’attention critique avaient été données aux médias, mais il y avait une absence surprenante d’attention critique donnée à la science dans les médias. Écrivant à la fin des années 1980, Dornan s’étonnait de cette absence, en disant que les représentations médiatiques des sciences devraient « être d’un intérêt considérable pour ceux qui cherchent à comprendre comment le consensus est construit dans une démocratie libérale ». […] Autrement dit, l’absence-même d’un examen critique devrait nous avertir du pouvoir de ce qui reste inétudié. »

En ce qui concerne le bulletin météo télévisé, c’est un cas particulièrement intéressant d’échange entre culture technique et culture populaire : les météorologistes ont formé le bulletin selon ce qu’ils ont imaginé des représentations populaires du temps qu’il fait, tout en y appliquant les valeurs indispensables à leur culture. En les diffusant massivement, ils ont reformulé la météo de tous les jours, que tout le monde s’est réapproprié selon les codes et intérêts propres à chacun. De toute évidence, la publication systématique de cartes techniques n’a pas transformé toute personne en apprenti météorologiste. Néanmoins, de nouvelles images, de nouveaux mots, de nouveaux concepts ont été fortement et profondément intégrés dans la culture populaire du temps. Ces éléments ne permettent pas vraiment de « mieux comprendre » au sens des météorologistes, mais ils sont remobilisés ensuite dans la culture populaire, qui construit alors de nouvelles connaissances et de nouvelles productions entièrement externes à la météorologie. Ainsi, le renforcement de la diffusion des explications et justifications des prévisions n’a jamais mis fin aux « mésententes entre le public et la Météorologie » ; tout au plus a-t-il permis de multiplier les réappropriations par les publics.

 

Sources et références : Archives Nationales, fond Bernard Gosset – Archives de l’Institut National de l’Audiovisuel, dont le fond Pierre Sabbagh – Sophie Roy, 125 ans à l’ombre de la tour Eiffel, 2012, Météo-France – Peter Broks, Understanding Popular Science, 2006, Open University Press – « Météorologie et Télévision », La Météorologie, octobre 1947, Société Météorologique de France et Météorologie Nationale – site internet de Météo-France.
Illustrations :
– Pointages techniques pour le bulletin de 1946 : Roger Clausse et Paul Douchy, « Météorologie et Télévision », La Météorologie, octobre 1947 – Gallica, BnF
– Paul Douchy présentant le bulletin du 17 décembre 1946 : site internet de Météo-France, « Notre histoire » – Météo-France
– La réalisation du bulletin météo au début des années 50 : Guy Larivière, « Roger Clausse, innovateur et vulgarisateur de talent », La Météorologie, septembre 1997
– Coupure de presse présentant la fabrication du bulletin météo sur banc-titre : magazine non-identifié – Archives de la Météorologie Nationale (suite du fond Bernard Gosset), Archives Nationales
– Plan technique de la boite de rangement du matériel TV : Archives de la Météorologie Nationale (suite du fond Bernard Gosset), Archives Nationales
– Coupure de presse d’un article commentant un bulletin météo humoristique : Télé-Mag, 02/03/1958 – Archives de la Météorologie Nationale (suite du fond Bernard Gosset), Archives Nationales
– Coupure de presse d’un article commentant les présentatrices de la BBC : Paris-Jour, 23/11/1965 – Archives de la Météorologie Nationale (suite du fond Bernard Gosset), Archives Nationales
– Cartes postales d’une téléspectatrice : Archives de la Météorologie Nationale (suite du fond Bernard Gosset), Archives Nationales

Cet article est adapté (voire plutôt bien amélioré) du chapitre 6 de mon mémoire : Créer l’image publique du temps qu’il fait : Histoire de la formation d’un standard culturel de bulletin météorologique télévisé, Geoffrey Guérinot, École des Hautes Études en Sciences Sociales, juin 2016

Publicités

Une réflexion sur “Contrôler l’image publique du temps : l’autre histoire du bulletin météo télévisé

  1. Pingback: L’histoire du bulletin météo télé : une nouvelle approche pour dépasser l’évolution technique | Jionotz

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s