Loups, cannibales et grands froids en France

Au milieu de la bataille des thermomètres qui est en train de faire rage pour savoir qui a eu la température la plus froide du jour, ça vaut le coup de faire une petite pause sur le coin de l’histoire.
Les grands froids ont eu la fâcheuse tendance à avoir été inventés avant le thermomètre. Quand les historiens du temps travaillent sur les périodes précédant sa standardisation, ils ont donc plus souvent l’habitude de mesurer la température de l’époque entre les lignes des récits de grands froids que sur les relevés de thermomètres. Ainsi, les graduations sur un tube en verre sont remplacées par l’ampleur des famines, les attaques de loups, les cas de cannibalisme, les désastres des glaces et la prolifération des épidémies.
C’était peut-être des mesures moins précises, mais certainement plus passionnantes.

 

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En 1420, la famine fut grande à Paris, et pendant que les malheureux allaient à la recherche des plus vils aliments, les loups arrivaient jusque dans la ville, qui était devenue comme une vaste solitude.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que toutes les famines aient été causées par la rigueur des hivers. Beaucoup l’ont été aussi par leur trop grande douceur, qui déterminait une végétation trop hâtive, détruite ensuite par les gelées de mars et d’avril. C’est ce que les historiens nomment le renversement des saisons. D’autres enfin, et non les moins terribles, étaient la suite des guerres étrangères et des discordes civiles, qui détournaient si souvent les hommes de la culture de la terre.
Ainsi le douzième siècle fut affligé de deux épouvantables famines, dues juste au dérèglement des saisons. L’une, la plus longue et la plus désastreuse, arriva en 1108. Elle dura trois ans et dépeupla presque tout notre hémisphère, au rapport de Mézeray. « Les loups venaient manger les hommes jusque dans les villes ; et les hommes mêmes, devenus loups à l’endroit de leurs semblables, les assommaient pour les dévorer. La seconde arriva sous le règne de Philippe-Auguste et fut un peu moins cruelle. Mais, pendant cette seconde famine, il se produisit de si grands et si fréquents prodiges, que tout le monde attendait à toute heure le jugement dernier. »
Puis vient une longue et complaisante énumération de ces prodiges. Ici ce sont des éclipses qui frappent l’imagination populaire ; là on voit dans les airs deux armées de flammes qui s’entre-choquent avec un bruit étrange ; ailleurs c’est un pain qui, en sortant du four, laisse écouler une grande quantité de sang ; enfin, dans un autre endroit, une mère porte son enfant pendant deux ans, et cet enfant parle en naissant. Et l’historien, dont la crédulité dépasse toute imagination, ajoute naïvement : « J’obmets plusieurs autres prodiges, parce qu’ils ne paroîtroient pas vray-semblables, quoique peut-être ils fussent vrais. »
Et voilà pourtant sur quelles autorités nous devons nous appuyer pour tracer l’histoire des grandes intempéries anciennes ! Dans les témoignages que nous rapporterons, nous devons donc faire une large part à la fable et à l’invention.
On pense bien que de si terribles calamités n’étaient pas sans porter une rude atteinte à la santé publique. Outre les gens qui mouraient de faim ; et ils étaient souvent en fort grand nombre, il y avait ceux qui étaient victimes des épidémies causées par la misère et la mauvaise nourriture. Ces victimes-là étaient encore plus nombreuses. La cause première de la mort était la même pour tous, c’est seulement le mode qui différait.
Mézeray décrit une de ces épidémies. C’était sous François Ier ; plusieurs années s’étant écoulées successivement presque sans hiver, il en résultat une perturbation profonde dans la végétation, et une horrible famine. La misère était générale : « La nécessité, mère de toutes les inventions, fit enfin trouver le moyen aux indigents de faire du pain de gland et de racines de fougères, les fruits et les herbes n’étant pas capables de les sustenter. Mais de cette mauvaise nourriture s’engendra une nouvelle maladie, inconnue aux médecins, qui était si contagieuse qu’elle saisissait incontinent quiconque approchait de ceux qui en étaient frappés. Elle portait avec soi une grosse fièvre continue qui faisait mourir son homme en peu d’heures, d’où elle fut dite trousse-galant. »

La source

Emile Brouant – Les Grands Froids, Hachette, 1880 ; p.32 à 35 – disponible sur Gallica

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