[La Fabrique des Météores] Les flocons de Descartes

C’est le tout premier numéro de la Fabrique des Météores ; et le syndrome de la page blanche a été particulièrement méchant avec moi. Par où commencer : une archive représentative du titre ? Une création majeure de l’histoire de la météorologie ? Ou au contraire, une source complètement surprenante et décalée ? Après avoir erré des heures entre des centaines de pages, j’ai préféré, finalement, commencer tout en douceur avec une démarche beaucoup plus simple.

La neige fait l’actualité, allons voir la neige au 17ème siècle ! Où il est question de petits poils, d’Amsterdam et de l’ordre de la nature, par Descartes.

« Mais les diverses figures de cette grêle n’ont encore rien de curieux ni de remarquable à comparaison de celles de la neige qui se fait de ces petits nœuds ou pelotons de glace arrangés par le vent en forme de feuilles, en la façon que j’ai tantôt décrite. Car lorsque la chaleur commence à fondre les petits poils de ces feuilles, elle abat premièrement ceux du dessus et du dessous à cause que ce sont les plus exposés à son action, et fait que le peu de liqueur qui en sort se répand sur leurs superficies, ou il remplit aussitôt les petites inégalités qui s’y trouvent, et ainsi les rend aussi plates et polies que sont celles des corps liquides; nonobstant qu’il s’y regèle tout aussitôt, à cause que, si la chaleur n’est point plus grande qu’il est besoin pour faire que ces petits poils étant environnés d’air tout autour se dégèlent, sans qu’il se fonde rien davantage, elle ne l’est pas assez pour empêcher que leur matière ne se regèle quand elle est sur ces superficies qui sont de glace. Après cela, cette chaleur ramollissant et fléchissant aussi les petits poils qui restent autour de chaque nœud dans le circuit où il est environné de six autres semblables à lui, elle fait que ceux de ces poils qui sont les plus éloignés des six nœuds voisins, se pliant indifféremment çà et là, se vont tous joindre à ceux qui sont vis-à-vis de ces six nœuds; car ceux-ci étant refroidis par la proximité de ces nœuds ne peuvent se fondre, mais tout au contraire font geler derechef la matière des autres sitôt qu’elle est mêlée parmi la leur. Au moyen de quoi il se forme six pointes ou rayons autour de chaque nœud, qui peuvent avoir diverses figures selon que les nœuds sont plus ou moins gros et pressés, et leurs poils plus ou moins forts et longs, et la chaleur qui les assemble plus ou moins lente et modérée, et selon aussi que le vent qui accompagne cette chaleur, si au moins elle est accompagnée de quelque vent, est plus ou moins fort. Et ainsi la face extérieure de la nue, qui était auparavant telle qu’on voit vers Z, ou vers M, devient par après telle qu’on voit vers O, ou vers Q, et chacune des parcelles de glace dont elle est composée a la figure d’une petite rose ou étoile fort bien taillée.
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Mais, afin que vous ne pensiez pas que je n’en parle que par opinion, je vous veux faire ici le rapport d’une observation que j’en ai faite l’hiver passé 1635. Le quatrième de février, l’air ayant été auparavant extrêmement froid, il tomba le soir à Amsterdam, où j’étais pour lors, un peu de verglas, c’est-à-dire de pluie qui se gelait en arrivant contre la terre; et après, il suivit une grêle fort menue, dont je jugeai que les grains, qui n’étaient qu’à peu près de la grosseur qu’ils sont représentés vers H, étaient des gouttes de la même pluie qui s’étaient gelées au haut de l’air. Toutefois, au lieu d’être exactement ronds, comme sans doute ces gouttes avaient été, ils avaient un côté notablement plus plat que l’autre, en sorte qu’ils ressemblaient presque en figure « à » la partie de notre œil qu’on nomme l’humeur cristalline.

D’où je connus que le vent, qui était lors très grand et très froid, avait eu la force de changer ainsi la figure des gouttes en les gelant. Mais ce qui m’étonna le plus de tout, fut qu’entre ceux de ces grains qui tombèrent les derniers, j’en remarquai quelques-uns qui avaient autour de soi six petites dents semblables à celles des roues des horloges, ainsi que vous voyez vers I; et ces dents étant fort blanches comme du sucre, au lieu que les grains qui étaient de glace transparente semblaient presque noirs, elles paraissaient manifestement être faites d’une neige fort subtile qui s’était attachée autour d’eux depuis qu’ils étaient formés, ainsi que s’attache la gelée blanche autour des plantes. Et je connus ceci d’autant plus clairement de ce que tout à la fin j’en rencontrai un ou deux qui avaient autour de soi plusieurs petits poils sans nombre, composés d’une neige plus pâle et plus subtile que celle des petites dents qui étaient autour des autres, en sorte qu’elle lui pouvait être comparée en même façon que la cendre non foulée dont se couvrent les charbons en se consumant, à celle qui est recuite et entassée dans le foyer. Seulement avais- je de la peine à imaginer qui pouvait avoir formé et compassé si justement ces six dents autour de chaque grain dans le milieu d’un air libre, et pendant l’agitation d’un fort grand vent, jusques à ce qu’enfin je considérai que ce vent avait pu facilement emporter quelques uns de ces grains au-dessous ou au-delà de quelque nue, et les y soutenir, à cause qu’ils étaient assez petits; et que là ils avaient dû s’arranger en telle sorte que chacun d’eux fût environné de six autres situés en un même plan, suivant l’ordre ordinaire de la nature; et de plus qu’il était bien vraisemblable que la chaleur qui avait dû être un peu auparavant au haut de l’air pour causer la pluie que j’avais observée, y avait aussi ému quelques vapeurs que ce même vent avait chassées contre ces grains, où elles s’étaient gelées en forme de petits poils fort déliés, et avaient même peut-être aidé à les soutenir; en sorte qu’ils avaient pu facilement demeurer là suspendus, jusques à ce qu’il fût derechef survenu quelque chaleur. Et que cette chaleur fondant d’abord tous les poils qui étaient autour de chaque grain, excepté ceux qui s’étaient trouvés vis-à-vis du milieu de quelqu’un des six autres grains qui l’environnaient, à cause que leur froideur avait empêché son action, la matière de ces poils fondus s’était mêlée aussitôt parmi les six tas de ceux qui étaient demeurés, et les ayant par ce moyen fortifiés et rendus d’autant moins pénétrables à la chaleur, elle s’était gelée parmi eux, et ils avaient ainsi composé ces six dents. Au lieu que les poils sans nombre que j’avais vus autour de quelques uns des derniers grains qui étaient tombés, n’avaient point du tout été atteints par cette chaleur. »

La source : « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison & chercher la vérité dans les sciences. 1 / . Plus la dioptrique, les météores, la méchanique et la musique, qui sont des essais de cette méthode, par René Descartes. Avec des remarques et des éclaircissements nécessaires« , René Descartes, édité chez C. Angot en 1668.

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