Interblog météo d’octobre – L’impact des cyclones tropicaux en Europe : petite histoire éclatée du cyclone

Pour le 1er interblog météo on m’a demandé d’écrire un truc sur « l’impact des cyclones tropicaux en Europe ». Autant dire que notre petit collectif de bloggers météo a fixé la barre très haut dès le début, parce que pour moi, y a rien de plus paradoxal : le seul plan qui s’élaborait facilement, c’était une longue argumentation pour dire « presque aucun impact », bref écrire beaucoup sur un phénomène très limité. Emballez c’est pesé, retournez vous coucher sous nos belles plaques de stratus.

Le fantôme du cyclone européen

Pour vous faire une idée un peu plus concrète du défi qui se cache derrière ce sujet, plongez-vous dans la tête embrumée des météorologistes. On parle de phénomènes à très grande échelle, on se ramène alors à la circulation générale de l’atmosphère : l’excédent de chaleur vers l’équateur provoque plein d’orages, et quand les océans sont assez réchauffés les orages y trouvent un buffet à volonté pour grossir autant qu’ils veulent jusqu’à ce qu’on leur confisque leur assiette. Ajoutez un peu de configurations atmosphériques particulières, les gros paquets orageux s’organisent autour d’une dépression et d’un air chaud, le tout se met à tourner et youplaboum la machine est lancée. Les tempêtes tropicales s’initient ainsi au-dessus des eaux et transitent généralement vers l’ouest, avant de changer de plus en plus de direction pour se diriger vers le pôle de leur hémisphère, tout en se déstructurant à cause de dynamiques atmosphériques de plus en plus agitées et des eaux de surface de plus en plus froide. Bref, le trajet moyen d’un cyclone sur le bassin Atlantique apparaît au niveau de l’équateur (au large des îles du Cap-Vert), traverse l’océan vers l’archipel des Antilles et remontent vers le nord où il s’évanouit. Vous sentez un peu mieux le malaise ? D’une part les cyclones tropicaux ont principalement lieu dans les tropiques (oh surprise), mais en plus, sur l’océan qui nous concerne, ils se dirigent vers l’autre côté. Autant dire qu’on en récupère pas grand-chose, quand même.

Europe_Tropical_Cyclone_Tracks

Analyse du National Hurricane Center des cyclones tropicaux enregistrés entre 1851 et 2014 – à partir de https://en.wikipedia.org/wiki/Tropical_cyclone_effects_in_Europe

Mais la question n’est pas bête puisque parfois, l’Europe tâte un peu des restes des tropiques, et même si ça reste rare, les effets sont assez particuliers. Dans le ressenti, c’est un peu comme un mix entre nos orages d’été et nos tempêtes hivernales : des grandes étendues de nuages gris déversent énormément de pluie, mais qui tournent souvent à l’orage. Le vent peut encore être fort, mais l’air est souvent lourd, particulièrement humide et doux. Néanmoins, la plupart du temps, l’air des cyclones est mélangé au reste de l’atmosphère avant d’arriver en Europe, au-dessus de l’Atlantique-Nord, repris dans la circulation classique de nos perturbations d’ouest en est. La dépression associée au cyclone prend une configuration alors plus classique pour nos latitudes (avec des contrastes de températures), et on parle de « transition extratropicale ». Parfois, quelques cyclones ne s’aventurent pas jusqu’à l’ouest et remontent directement vers les Açores. Le Portugal et l’Espagne sont alors en première ligne pour avoir un temps qui ressemble beaucoup plus à de la tempête tropicale. Mais comme le montre l’analyse du National Hurricane Center de 1851 à 2014, la grande majorité des cyclones tropicaux qui ont concerné l’Europe étaient déjà sous forme extra-tropicale.

Voilà. Je pourrais détailler davantage les configurations météorologiques de chaque cas etc, mais franchement, à quoi bon ? Grosso modo, les cyclones tropicaux, lorsqu’ils arrivent jusqu’ici, sont déjà sérieusement amochés, et a priori on n’a pas trop d’intérêt à les distinguer des orages forts et des pluies intenses qu’on a l’habitude de vivre en été et en automne. Au-delà, ça intéresse surtout le curieux de physique de l’atmosphère et de météorologie générale.

« Attends là ; ton blog s’appelle Infos Météo, et tu râles parce que ça devient trop météorologiquement intéressant ?! »

Aoutch. Oui, vous avez mis le doigt sur un point qui blesse … Mais en fait, ce genre d’infos existe déjà un peu partout. Wikipédia est devenu très complet sur le sujet, des sites spécialisés y consacrent des sujets détaillés, des longues discussions précisent les choses sur des forums, et il y a de très bons livres pour apprendre en détail la « machinerie de l’atmosphère ». Je ne me sentais pas de tout ressortir ici, d’autant que moi-même je n’en ai pas vraiment l’usage et que le peu que j’en sais me reste amplement suffisant pour comprendre un peu tout ce qui se trame dans l’actualité des cyclones tropicaux.

Enfin, presque tout.

Les cyclones des médias

En résumé, les cyclones tropicaux n’arrivent que très rarement jusqu’en Europe. Mais alors, ça soulève une autre question un peu plus mystérieuse : pourquoi on en parle ?

Car ça, on manque pas d’en parler. Que ceux qui n’ont jamais entendu parler d’un cyclone lèvent la main ; que ceux qui n’ont jamais vu l’image d’un cyclone lèvent la main ; que ceux qui n’ont jamais vu de reportages sur les cyclones lèvent la main. Toi qui a levé la main là-bas, j’aimerais beaucoup que tu m’expliques comment t’en es arrivé à lire ce blog !

L’exemple le plus récent est celui de Joaquin, une tempête tropicale devenue cyclone de catégorie 4 en touchant les Antilles avant de remonter vers l’Atlantique Nord. En arrivant au large de l’Europe, ça n’avait plus grand-chose d’un cyclone tropical, repris dans un thalweg d’altitude. Pour autant, tous les médias ont présenté cette perturbation comme « ex-Joaquin » ou « restes de Joaquin ». On parle de son arrivée même si elle ne nous concerne pas directement, comme le montre très bien le tweet de Météo-France.

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Ce n’est pas non plus extrêmement surprenant : il faut bien avoir en tête qu’on parle souvent de l’origine géographique des objets météorologiques qui viennent nous concerner (les dépressions qui viennent du nord-ouest, l’air froid de Norvège, l’anticyclone des Açores, …). C’est une façon bien météorologique de justifier le temps qu’il fait, en racontant la « vie » des objets créés à partir des mesures synoptiques de l’atmosphère. Mais il y a une insistance toute particulière lorsqu’il s’agit d’un ancien cyclone tropical, ou même seulement de ses traces ; on aurait très bien pu annoncer l’arrivée d’orages forts à l’avant d’une dépression venue de l’ouest. Pourquoi donc Météo-France nous parle des traces de ce qui était Joaquin, qui vont de toute façon rester en marge de chez nous, communication que l’institution ne ferait pas forcément s’il s’était s’agit d’un autre objet météorologique ?

Sur les traces du cyclone au XIXème siècle

Les cyclones sont devenus des objets très bien définis et surtout très populaires, quand bien même ils ne semblent pas nous concerner directement. Si l’on s’en tient à leur présence sur l’Europe, le très faible nombre de systèmes qui parviennent péniblement jusqu’au continent sous la forme de tempête tropicale, et leurs effets qui ressemblent beaucoup, au final, à nos orages et tempêtes habituels ne permettent pas de justifier une si grande importance culturelle des cyclones tropicaux. D’où ma question : comment le cyclone est-il arrivé en Europe ?

Je suis donc allé fouiller dans quelques archives. Les cyclones sont présents à foison dans plusieurs revues dès le XIXème siècle, mais il a un sens bien plus confus que ce qu’il est aujourd’hui. D’ailleurs, la définition de cyclone est encore, aujourd’hui, très floue. Si en français, on entend généralement par « cyclone » les cyclones tropicaux, en fait n’importe-quel système météorologique en rotation associé à une dépression peut être qualifié de cyclone. Ça se complique encore davantage quand on veut traduire ce terme ; car en anglais, on utilise régulièrement le terme de cyclone (mais prononcez « sayclowne » cette fois-ci) pour désigner les systèmes dépressionnaires, sans forcément y associer une idée de vent extrême. Et je vous passe le pire : entre tempête, hurricane, ouragan, cyclone, dépression, low, orage, storm, thunderstorm, hailstorm, etc, les définitions sont tout sauf figées et clairement équivalentes. Bref, on n’est pas tellement surpris de voir les différents termes utilisés pour présenter le travail de Marié-Davy en 1863, qui traçait alors des isobares et identifiait pour la première fois nos « dépressions » :

3. Par contre, M. Marié-Davy voit fréquemment sur les côtes N. O. de l’Europe, les coups de vent prendre les apparences d’un cyclone avec centre de dépression sans constituer un véritable cyclone. Cette disposition tient à plusieurs causes. Les alizés du S. O. forment un angle à peu près constant avec le méridien du lieu qu’ils parcourent ; or à nos latitudes les méridiens ont une inclinaison assez marquée l’un sur l’autre : il se produit donc un effet analogue à celui qui donne naissance aux caustiques par réflexion ou réfraction, avec cette différence que les courants d’air ne se pénètrent pas comme la lumière. À cette cause il faut joindre l’inrertie de l’air et l’action des courants du N. ou N. E. qui traversent fréquemment la Russie. Le centre du mouvement cyclonoïde est mobile au gré de ces diverses influences, des côtes occidentales de l’Irlande au N. du golfe de Bothnie.
4. La dépression barométrique qui marque le centre du cyclonoïde a également plusieurs causes ; d’abord la force centrifuge qui se développe dans tout mouvement curviligne, puis la température et l’humidité qui sont relativement élevées sur l’Atlantique.

5. Un véritable cyclone est venu ravager nos côtes les 19, 29, et 21 décembre 1862. L’auteur ignore encore en quel point il a pris naissance ; mais, le 19, à 8 heures du matin, il était nettement caractérisé déjà sur la Manche et sur la mer Baltique ; son centre était dans le voisinage de Christiania. Le 20, le centre était descendu dans la direction du S. E., se rapprochant de Barsovie, qu’il avait dépassé le 21 ; le 22, il s’effaçait vers Kieff ou Odessa.

Revue des sociétés savantes, p.233-234, « M. Marié-Davy a entretenu l’assemblée des faits de météorologie qu’il a constatés », 1er mai 1863.

Ainsi Marié-Davy considère ce qu’on appellerait nos « dépressions ordinaires » comme des cyclonoïdes (qu’il appellera aussi plus tard des « bourrasques »); et ce qu’il appelle cyclone correspond à nos tempêtes hivernales.

Dans les sociétés météorologiques, des échanges de concepts se font entre l’Europe et l’Amérique, et se réunissaient alors des phénomènes qu’on sépare assez nettement aujourd’hui ; M. Espy donne une théorie des ouragans d’Amérique qui englobent les cyclones, les tempêtes, les tornados et les trombes.

( voir les Mémoires de la Société d’agriculture, sciences et arts du département de l’Aube, « Étude sur la théorie de la grêle et des trombes, suivie de considérations sur la nature des taches du soleil » par M. Henry, p.126, 1863)

M. Espy a donné un théorie des tempêtes, ouragans ou tornados de l’Amérique, qui a été accueillie avec faveur. Il a noté d’abord l’abaissement extraordinaire du baromètre qui accompagne ces météores ; puis en examinant la direction des arbres renversés par le vent, les traces imprimées sur le sol, il en a conclu que dans ces ouragans l’air se précipite vers un espace central, point ou ligne : en sorte que si le vent d’un côté souffle vers l’est, il souffle de l’ouest de l’autre côté ; le centre du météore se déplace lui-même.


Cours complet de météorologie, Ludwig Friedrich Kaemtz, traduit et annoté par Ch. Martins, p. 357, 1843

D’où le sens très large de cyclone qui reste encore valable pendant vraisemblablement un bon bout de temps, au moins jusqu’en juin 1914, date à laquelle le Bulletin de la Fédération des groupements de géomètres français définit dans une note pratique de notions de météorologie :

« cyclones, tornados, trombes : Fortes dépressions atmosphériques de très faible surface et à isobares souvent très serrées. Elles sont généralement précédées d’une rapide et forte baisse barométrique ».

Bulletin de la Fédération des groupements de géomètres français, p.288, A. Coutureau, 15 juin 1914

Bref, tout ça pour dire qu’a priori la définition du cyclone tropical comme un objet particulier ne vient pas vraiment des sociétés savantes et des météorologistes. Si l’on est déjà à peu près conscient au XIXème siècle qu’ils provoquent des dégâts plus importants, ils sont, d’un point de vue météorologique, les équivalents de tempêtes, de tornades ou d’orages. On rencontre d’ailleurs fréquemment dans les journaux de la fin du XIXème siècle et au début du XXème le terme de cyclone pour désigner les orages violents qui ont provoqué des dégâts dans les villes de France. À titre d’exemple, je suis tombé sur un cas assez amusant dans la revue de vulgarisation « La Science française », où l’on peut retrouver en quelque sorte l’ancêtre de l’impitoyable bataille contre les « mini-tornades » qui fait rage aujourd’hui.

« Quant à la nature de cette classe de phénomènes que les journaux quotidiens continuent à appeler « cyclone » injustement, elle est facile à déterminer.

C’est un tornado, c’est-à-dire une masse d’un sous-diamètre bien défini, mais ne s’étendant pas sur des centaines de kilomètres comme les cyclones, animée d’un mouvement de translation très rapide, et de courte durée, surtout dans nos régions où des obstacles de toute espèce viennent rompre la marche du météore.

Ce tornado est de la même nature que celui qui a éclaté à Voiron avec moins de pluie et présente une parfaite analogie avec celui du 10 septembre à Paris, à part son diamètre qui paraît plus considérable. »

La Science française, « Le tornado du 18 juin », 6 août 1897, p.326-327, Maurice Farman

 

C’est dans un genre de revue un peu différent qu’il me semble y avoir un aperçu plus spécifique du cyclone tropical.

Dans la Revue coloniale de mai 1857, les thèses du lieutenant américain Maury sont synthétisées, essentiellement pour l’usage de la navigation sur l’océan Atlantique.

« Ouragans intertropicaux. – Maury n’entre dans aucun détail relativement à la description des ouragans à mouvement gyratoire ou cyclônes qui prennent naissance entre les tropiques et qui réclament pour eux seuls des théories particulières. Il se borne à citer les faits qui lui paraissent les plus saillants du point de vue général où il s’est placé.
Le mouvement gyratoire des cyclônes dans chaque hémisphère est pareil à celui que nous avons assigné au tourbillon des pôles, c’est-à-dire qu’il marche au rebours des aiguilles d’une montre dans l’hémisphère Nord et comme ces aiguilles dans l’hémisphère Sud.

Dans l’océan Indien les cyclônes se produisent pendant le changement des moussons, tandis que dans l’océan Atlantique on les rencontre le plus souvent en août et septembre, c’est-à-dire lorsque les moussons de la côte d’Afrique et de la côte d’Amérique sont dans leur plus grande vigueur.

D’après Jansen les mers qui n’ont pas de moussons n’ont pas non plus d’ouragans à mouvement gyratoire ; ainsi on ne trouve jamais ces ouragans, ni dans l’Atlantique Sud, ni dans le Pacifique Sud, et ils sont rares dans la partie Sud de l’océan Indien.

Coups de vent extratropicaux. – Bien que le nom d’ouragans soit plus spécialement résevé aux cyclônes dont nous venons de parler, on rencontre aussi de furieux coups de vent en dehors des tropiques. Dans l’Atlantique Nord ils sont très rares pendant les mois de juin, juillet, août et septembre ; l’hiver est la saison pendant laquelle on est le plus exposé à les recevoir. C’est le moment où le milieu que traverse la chaude enveloppe du Gulf-Stream est devenu le plus froid. Il est naturel que le contact de ces masses, aux températures si différentes, produise de rudes conflits dans l’atmosphère ; aussi la voie suivie par le Gulf-Stream est-elle fameuse parmi les navigateurs pour les désastres que certains navires y ont rencontrés. »

Revue coloniale : extrait des Annales maritimes et coloniales, 1857, p.581-582, Poirré (sous-chef de bureau au ministère de la Marine), France, Service des renseignements commerciaux et de la colonisation.

Il s’agit du seul document de cette époque que j’ai trouvé qui fait une distinction aussi franche entre des systèmes « intertropicaux » et « extratropicaux ». Non pas que ce soit le premier, encore moins le seul, mais il permet d’ouvrir une piste intéressante sur l’intérêt du cyclone tropical comme phénomène bien particulier. Le cyclone devient un sujet qui nécessite plus de développement pour la Marine et pour le commerce dans les colonies. Poirré lui-même déplore les faibles connaissances qu’apporte Maury sur le sujet et affirme qu’ils « réclament pour eux seuls des théories particulières ». L’intérêt de la France à développer ses savoirs sur la météorologie de ces régions apparaît très nettement dans l’introduction qui présente l’ensemble de la section de l’extrait précédent (« Documents nautiques. Sailing Directions du lieutenant Maury, U. S. N., surintendant de l’Observatoire national de Washington. ») :

« La Revue coloniale a publié, dans son numéro de janvier dernier, un rapport sur l’application à la navigation entre la France et Gorée des méthodes empruntées aux Sailing Directions du lieutenant Maury.

Ces méthodes, si généralement employées en Amérique et en Angleterre, sont encore peu connues en France. Elles offrent cependant aux bâtiments à voiles comme aux bâtiments à vapeur de précieuses ressources pour diriger leur route dans tous les parages et en toutes saisons, de manière à faire des traversées aussi courtes que possible.

Les relations entre la France et ses colonies n’ont donc qu’à gagner extrêmement à ce que les Sailing Directions se vulgarisent dans notre navigation coloniale, qui est précisément conduite à pratiquer les grandes mers si minutieusement étudiées par M. Maury.

Le travail qui va suivre a pour but d’expliquer le véritable caractère pratique de l’oeuvre de Maury, et la manière d’employer les différentes cartes qui composent les Sailing Directions.

Nous espérons que tous ceux de nos navigateurs coloniaux, entre les mains desquels tombera cette notice, y puiseront une franche conviction de l’avantage que leur offre le travail de Maury, et tiendront à honneur d’en tirer parti pour diminuer la distance qui sépare la France de ses possessions d’outre-mer. »

Ibid., p.420.

Petits aperçus du cyclone au XXème siècle

Faisons maintenant un joli bon en avant, pour vous faire découvrir une petite merveille comme sait nous réserver la sulfureuse combinaison histoire+blogueur+internet. Sans grande rigueur historique mais plus par curiosité, je me suis demandé ce que je pourrais trouver dans les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel ; les archives accessibles en ligne gratuitement, bien sur, pour vous dire à quel point ma méthode est claire et indiscutable. Je ne peux malheureusement pas intégrer la vidéo ici, mais je vous invite fortement à aller voir ce documentaire de 20 minutes du 1er janvier 1947, intitulé « Cyclone » :

http://www.ina.fr/video/VDD09016190/cyclone-video.html

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Le documentaire commence par une présentation des Antilles et de la Floride. La voix off définie le cyclone et présente quelques dégâts. il présente ensuite l’initiative de l’armée de l’air et de la marine des Etats-Unis de mettre en place un système de prévention des cyclones. L’organisation du centre de prévisions de Miami réunit différentes observations pour réaliser une veille expertisée de la situation météorologique. Les connaissances météorologiques sur les cyclones sont expliquées, puis les différentes instruments de mesure dans un avion d’expédition. Le film présente alors un « scénario-type », depuis la détection d’un possible orage jusqu’à l’arrivée d’un cyclone : investigation par un avion, analyse des mesures et diffusion de l’information, renforcement des mesures, prévision de la trajectoire du cyclone à partir d’une cartographie, intensification du rythme de travail de suivi, mission aérienne, alertes cycloniques dans les médias, organisation de la Croix Rouge, vol dans le cyclone, alerte et évacuation des habitants, arrivée du cyclone à Miami, détournement des transports, protection des habitations, passage du cyclone ; et enfin gestion des dégâts. Conclusion : il faut perfectionner les systèmes d’alerte et de prévention, il faut mieux comprendre la catastrophe pour contrôler et détruire le cyclone.

On se retrouve ici avec une définition de cyclone un peu plus concise que ce qu’on a pu voir jusqu’alors : le cyclone est bien désigné comme le phénomènes d’orages violents tourbillonnants dans les tropiques.

« Observez bien la mer des Antilles ; c’est au-dessus de ces eaux que les cyclones se forment. Un cyclone est un orage excessivement violent qui tourbillonne à grande vitesse tout en poursuivant son chemin. »

De plus, une image est cette fois-ci associée au phénomène : des masses nuageuses en cercles concentriques tournent rapidement, tandis qu’autour de nombreuses flèches pointent vers le centre, symbolisant alors l’air « qui afflue de toutes les directions », pour au final tourner aussi autour des nuages avec un « mouvement progressif » pendant que se forme un « noyau ». Les bases de la représentation visuelle du cyclone sont jetées, avant donc l’existence des images satellites. Cette représentation participe à la définition qui est en train d’être donnée : les cyclones ont désormais une identité visuelle, qui pourra être mobilisée pour définir des phénomènes observés ; une définition visuelle qui ne peut être acquise que par un minimum de cartographie synoptique et donc laissée, pour l’essentiel, entre les mains des météorologistes.

On a beau être un petit siècle plus tard, on reste dans une logique assez similaire à ce qui était présenté dans la Revue coloniale. Les Antilles, c’est avant tout le cacao, le tabac, les bananes et les loisirs. La Floride, c’est ce merveilleux État développé, à la fois économiquement prospère avec ses grandes villes (et « son industrie de phosphate ») et délicieusement plaisant avec ses jolis paysages et ses lieux de villégiatures (et « ses sports aquatiques »). L’idée est bien ancrée qu’on parle ici de l’économie dans les colonies d’une part, et de la Floride d’autre part. D’ailleurs, ce documentaire ne fait pas du tout mention des autres zones de formation des cyclones : ce sont surtout ces dangereux orages qui menacent les Antilles et le sud des États-Unis. Et encore, on se rend assez vite compte que les risques sur l’archipel n’importent pas tant que ça : la catastrophe atteint son paroxysme quand l’objet arrive à Miami, et sa traversée de Cuba passe presque inaperçue ; c’est avant tout un « poste de contrôle avancé » plutôt qu’une zone à risque.

Il s’agit vraisemblablement d’un document d’abord réalisé par le « service d’information des Etats-Unis ». C’est tellement évident que ça ne se dit pas, mais il est pourtant important de le souligner : le cyclone est clairement présenté avec le regard du pays producteur, et l’on ne va pas considérer le cyclone de la même façon aux Etats-Unis, en France, aux Antilles ou en Chine. Ici, il est avant tout un danger pour les côtes sud, et il émerge presque caché dans l’ombre de la mer des Caraïbes. Si par tout hasard il a un impact ailleurs, peu importe, ça ne nous regarde pas.

L’armée joue un rôle fondamental dans cette entreprise. Constamment mobilisée et toujours bien organisée, elle part littéralement au combat contre un nouvel ennemi commun déclaré : le cyclone. La transformation d’un phénomène météorologique en « ennemi de la nation » permet de justifier l’application d’une logique militaire pour y réagir. On ne manque pas de faire des agents mobilisés des figures héroïques qui se sacrifient pour la population ; et pour qu’elle puisse encore aller faire des pique-nique sur la plage sans soucis. De manière générale une forte opposition est construite entre l’armée et le peuple, le sérieux et l’engagement contre le loisir et l’insouciance, la technique et la technologie contre la simplicité, le moderne contre l’ancien.
Deux choses principales là-dessus :

Du côté des États-Unis, les investissements dans le Weather Bureau se font de plus en plus importants (History of National Weather Service, Forecast Office, Miami, Florida, Ruffel Pfosts et Pablos Santos, 2013), notamment pour la prévention des cyclones, un développement qui est brillamment promu par cette vidéo.

Du côté de la France, ce documentaire est réalisé par le service cinématographique du ministère de l’agriculture. C’est encore une trace supplémentaire de l’angle économique et agricole avec lequel la France considère avant tout le cyclone. Mais c’est aussi le grand développement du cinéma rural, et ces documentaires sont projetés lors de séances dans les communes (Medfilm, université de Strasbourg – présentation de la cinémathèque du ministère de l’agriculture). Les agriculteurs sont de toute évidence les cibles du ministère. Guy Chapouillié a étudié le développement du cinéma agricole dans « Du cinéma selon Vincennes », et cette analyse a retenu mon attention pour ça :

« Pour l’heure il s’agit de faire admettre à la paysannerie que le moment est venu de faire entrer la mécanisation dans sa quotidienneté. Les films prenant pour axe la démonstration de matériel agricole ne manqueront pas. Mais cela n’est pas suffisant. Les résistances idéologiques sont repérées, analysées, et ciblées. Les habitudes, la tradition qui en d’autres temps aident la conception dominante du monde dans notre société, vont freiner la pénétration des idées modernistes. Il faut les combattre. »

[…]

« Dans la plupart des films du Ministère l’histoire fonctionne comme si les erreurs n’appartenaient qu’aux individus, les conflits aux générations. Les idées que ces films véhiculent ont triomphé … Les agriculteurs ont adhéré en masse au modernisme avec la certitude que leurs parents étaient des imbéciles. »

On comprend mieux alors l’angle très progressiste de la science et des technologies présent dans ce documentaire, qui participe à la promotion du développement des sciences comme la solution pour le progrès social. Les capacités de prévention des catastrophes naturelles développées grâce à la mobilisation de l’armée, des scientifiques et des techniciens montrent l’exemple des réussites de gestion de l’espace naturelle pour l’économie agricole que peut produire une logistique mécaniste. Juste après la seconde guerre mondiale, l’armée américaine devient une référence idéale pour la reconstruction.

C’est durant cette période que les Etats-Unis commencent à investir davantage dans la recherche sur les cyclones, en même temps que les besoins croissants de l’aviation. Les premiers vols d’investigation dans les ouragans sont d’ailleurs mis en place par l’armée, comme on peut en voir l’exemple dans le documentaire.

C’est aussi à cette époque le début de la guerre froide et de l’exploration spatiale. Les premiers essais de prises de vue en haute altitude se font à partir de missiles équipés de caméras : les informations qu’ils récupèrent sont intéressantes pour la météorologie, et l’armée a en même temps besoin des recherches en météorologie pour mieux prévoir les trajectoires des missiles en haute atmosphère. En compétition avec les premiers satellites spatiaux russes, les États-Unis mettent en orbite TIROS-1, un satellite équipé de deux caméras qui acquiert pour la première fois des photographies depuis l’espace. Immédiatement, la recherche météorologique s’empare de ces nouvelles données. Au début des années 60, plusieurs satellites ont déjà été lancés avec de nouveaux instruments de mesures et les analyses de météorologie spatiale se multiplient. (History of the NOAA Satellite Program, Gary Davis, juin 2011)

Le Centre de Météorologie Spatiale français commence ses activités en 1963 à Lannion, où il récupère les données transmises par le satellite américain TIROS-8. Ces nouvelles données sont surtout attendues pour combler les lacunes des modèles numériques de prévision du temps qui sont en train d’émerger avec les premiers supercalculateurs. Si les États-Unis ont un intérêt primaire à développer fortement le suivi des cyclones, c’est beaucoup moins le cas de la France. Pourtant, il s’agit ici d’un marqueur important des rapprochements forts qui s’opèrent dans la météorologie entre les pays.

La nomenclature des tempêtes est aussi un autre exemple de transfert des techniques. Les services météorologiques américains ont commencé à utiliser des prénoms pour désigner les typhons du pacifique. Cette méthode efficace a rapidement aussi été appliquée pour les ouragans de l’Atlantique. En Europe, Karla Wege, alors étudiante à l’Institute for Meteorology of the Free University Berlin, a suggéré en 1954 d’adopter cette technique pour identifier les dépressions européennes. (History of naming weather systems, Institute for Meteorology of the Free University Berlin)

Après la guerre, la création de l’Organisation des Nations Unies promet un grand projet de gouvernance internationale. La météorologie y joue un rôle majeur avec l’intégration en 1951 de l’Organisation Météorologique Mondiale comme agence spécialisée des Nations-Unies. (Organisation Météorologique Mondiale, Wikipédia)  C’est dans ce contexte que s’intègrent les échanges rapprochés entre la France et les États-Unis, mais aussi plus généralement à l’ensemble de la planète. La météorologie devient de plus en plus une « science globale ». Ainsi les météorologistes européens ont un accès de plus en plus facile aux observations mondiales, et notamment des images des satellites qui couvrent des régions tropicales jusqu’alors très peu étudiées.

Dans le numéro 20 de la revue Tiers-Monde de 1964, l’article de Jacqueline Defond et Claude Guépin ne cache pas l’enthousiasme suscité par les perspectives ouvertes par la météorologie spatiale. Il montre comment la météorologie est fortement liée au développement des télécommunications, et comment la coopération internationale semble alors inévitable pour relever les nouveaux défis scientifiques de l’humanité.

« Bientôt, comme le fait déjà la station française de Lannion, de nombreux postes de réception pourront capter directement certaines images prises par les Tiros et les centres météorologiques profiteront immédiatement des informations recueillies. Mais des résultats non négligeables ont déjà été obtenus sur le plan pratique : détection des cyclones à leur naissance, dont on pense maintenant qu’elle peut avoir lieu en Afrique pour les cyclones des Antilles, et alerte des populations menacées. Précisons que Tiros V, lancé le 19 juin 1962, a permis l’identification d’orages trpoicaux et que Tiros VI, mis sur orbite le 18 septembre de la même année, a assuré la détection, bien avant les méthodes classiques, de tempêtes de sable sur l’Arabie séoudite et de douze ouragans, typhons et tornades tropicales. » […]

L’importance capitale de ces espoirs ne peut échapper : la production agricole pourrait ainsi être régularisée ; les plantations seraient planifiées et les récoltes sûres, les ressources hydrauliques judicieusement exploitées. Les pays en voie de développement en retireraient un bénéfice certain. »

revue Tiers-Monde, « Météorologie et télécommunications spatiales », octobre-décembre 1964, p.683-684, Jacqueline Defond et Claude Guépin

La météorologie n’a donc pas échappé aux grands projets d’intensification des échanges internationaux à l’échelle planétaire, avec notamment l’objectif d’encourager le développement des pays « du tiers monde ». Les cyclones tropicaux prennent alors un enjeu stratégique économique, politique et militaire bien plus important.

Je vais m’arrêter là, parce que vous le voyez, il y a de très nombreuses cordes à tirer ; et j’ai pas beaucoup tiré celles que j’ai déjà montré. On est un peu parti dans tous les sens, on pourrait presque dire que j’ai fais du hors-sujet, alors il est grand temps que je résume tout ça.

En bref : comment le cyclone est-il arrivé en Europe ?

Quel est l’impact des cyclones tropicaux en Europe ? Il est principalement et avant tout économique. Au XIXème siècle, les cyclones tropicaux posent un problème particulier pour la navigation vers les colonies, alors que les trafics doivent s’intensifier. Le cyclone va progressivement modifier les théories météorologiques par les contraintes de plus en plus grandes qu’il pose pour la société. Le concept de cyclone, désignant d’abord une classe très générale de phénomènes tourbillonnants, va être lentement modifié en fonction des communautés. À la moitié du XXème siècle, le cyclone est devenu un objet bien plus précis, et s’émancipe des autres phénomènes météorologiques pour se construire une identité propre. Juste après la guerre, il devient un « ennemi public », donnant une nouvelle mission à l’armée : protéger le peuple contre les dangers de l’atmosphère, voire éliminer ces nouveaux adversaires. Par ses capacités destructrices, ses effets déstabilisateurs sur l’économie, et sa prévisibilité très médiocre, il devient l’icône du danger mondial par excellence. Le monde se reconstruit dans une logique flagrante de progrès : l’investissement acharné dans le développement des technologies et des sciences devra permettre de construire une société mondiale prospère et pacifiée. Les aléas de la nature n’ont plus de place dans ce grand projet, et les espoirs de pouvoir contrôler très prochainement le temps qu’il fait sont très présents.

Si les cyclones tropicaux sont aujourd’hui connus de tous, bien qu’ils ne nous concernent quasiment jamais, c’est suite à une préoccupation croissante pour les échanges commerciaux envers les colonies, puis les autres pays directement impactés par ces phénomènes, aux nécessités de promouvoir des grands projets internationaux au nom du progrès social, et à une quasi-nouvelle guerre contre les aléas de la nature.

Et aujourd’hui encore, les cyclones tropicaux posent un sérieux problème de politique mondiale. Le réchauffement climatique risque d’augmenter les dégâts liés aux cyclones tropicaux, et la responsabilité tend à devoir être partagée par de nombreuses nations. La météorologie et la climatologie sont devenues des sciences globales, et les problèmes qu’elles révèlent obligent à raisonner des réponses à cette échelle.

L’Interblog Météo, c’est aussi par ici !

Pour finir, je vous rappelle que cet article fait partie de l’interblog Météo « Les impacts des cyclones tropicaux sur la météo européenne ». Allez donc vite lire les autres articles présentés par les autres participants :

Au Coeur de la Météo – Les impacts des cyclones tropicaux sur la météo européenne

Info Météo Belgique – Article à venir

Le Guide Météo – Alerte météo : le véritable impact des cyclones tropicaux sur la météo européenne

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Quelques références en plus :

Pour en savoir davantage sur le joyeux petit bordel entre Marié-Davy, Maury, Poirré, Martins et toute la fine équipe de combattants météorologiques entre l’Observatoire de Paris et la Marine au XIXème siècle, je ne peux que vous recommander d’aller plonger dans Le savant et la tempête de Fabien Locher.

Sur les stratégies de communication des institutions scientifiques et leur utilisation dans les médias, un papier intéressant de Kazuto Suzuki : L‘espace et l’opinion publique au Japon (revue Hermès, n°34, 2002), expliquant la diffusion de la communication de la NASDA.

La grande majorité des archives que j’ai consulté sont accessibles sur Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque Nationale de France.

Pour lires des trucs sur Guy Chapouillié, un vieux petit site comme je les aime très bien fourni.

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