[Météocult] Black Storm, l’orage du siècle ?

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La sortie d’un nouveau film catastrophe au cinéma, c’est toujours un moment intense pour les passionnés de météo. D’un côté, on a la chance d’avoir des grands films qui s’emparent de ce sujet (qu’on a plutôt l’habitude de retrouver dans les confins de la banalité), pour le transformer en un grand événement intense et palpitant au point de nous exciter plus que ça ne devrait être permis en public. Mais de l’autre côté, ces petits espoirs d’avoir enfin l’illusion de toucher du doigt le phénomène issu de nos fantasmes les plus fous se retrouvent la plupart du temps complètement gâchés par une connaissance de la météo qui vole rarement plus haut qu’un petit brouillard matinal de mi-octobre.
Du coup, depuis plusieurs semaines déjà, on transpire à l’idée de voir Black Storm sortir sur les écrans : le dernier grand film catastrophe de référence qui touche un peu à la météo commence à se faire vieux. Le Jour d’Après, c’était il y a déjà 10 ans … On en avait pris plein les yeux, et tout catastrophisme mis à part, la culture scientifique qui en émanait n’était pas si nulle que ça. On pourrait compter 2012, sorti plus récemment en 2009 (histoire d’ajouter un peu de confusion), lui aussi un grand film catastrophe mais qui commence à s’éloigner pas mal de la culture de la météo.

Black Storm était très attendu, parce que ça fait bien longtemps qu’on a pas eu un film catastrophe qui prend ses racines en plein cœur de la météo : ni fin du monde, ni changement climatique, on parle bien ici de la météo, du temps de tous les jours, et en particulier le phénomène qui fait frémir la bonne grosse majorité d’entre nous : les orages. Si on prend tous ces critères ensembles, le dernier film qui s’y apparente a déjà 18 ans : Twister nous a fait vibrer depuis 1996 et reste encore une référence pour les passionnés de météo, où l’on plonge dans les grands rebondissements des chasses aux tornades, avec forcément un petit coulis d’exagérations catastrophiques pour enrober le tout. Pour le commun des mortels, Black Storm est sûrement un film sans importance, mais chez les geeks météo (mortels aussi cela dit), c’est un véritable événement.

Sous cette tension plus explosive qu’un cut-off qui remonte du Portugal avec un air tropical, on a sauté sur la première séance le jour de sa sortie, hier mercredi 13 août. La vingtaine de personnes qui nous entouraient ennuyées avant même d’être entrées nous rappelait à quel point notre passion est un peu bizarre, quand même. Armés d’un ticket de cinéma légendaire, on entre dans la salle où le verdict va enfin tomber : Black Storm est-il un flop orageux, ou l’orage du siècle ?

[ALERTE SPOIL : pour les gens soucieux de garder le suspens jusqu’au bout, les lignes qui suivent pourraient vous être fatales. Veuillez consulter des coins d’internet plus inoffensifs.]

La première partie du film dresse très rapidement le portrait : on est clairement ici dans un bon vieux film catastrophe, et il ne faut pas s’attendre à une révolution dans le scénario, simpliste au possible. Le côté bonne vieille famille aux valeurs américaines tradi revient aux Morris, dont le père Gary est seul à s’occuper de ses deux ados Trey et Donnie, alors qu’il est aussi le directeur adjoint du lycée de la petite ville de Silverton. Le chasseur de tornades, c’est le gros dur à cuire Pete qui rêve de filmer l’intérieur d’une tornade depuis qu’il est gosse. Il chevauche – forcément – un gros engin, le Titus, un vrai tank tout-équipé prêt à affronter les tornades en plein cœur et à les filmer de tous les angles. Avec un esprit aussi souple que sa gracieuse démarche de bonhomme type homme genre masculin avec bonus virilité supplément macho, il commande une équipe de jeunes caméramans qui doivent l’aider à faire son documentaire, apparemment aussi contents d’être là que des stagiaires en caisse de supermarché. Mais le dictateur local est confronté par une femme dans son équipe, Allison Stone, qui en plus d’incarner la maman parfaite mais complètement prise par son boulot, prend aussi le rôle de la savante : Allison étudie les orages depuis toujours, et c’est elle qui se trimballe donc avec une quinzaine d’écrans pour lire dans les saintes images radar doppler. Enfin, on allait presque oublier une bande de gens dont on ne connait pas le nom mais qu’on appellera les Youtubers, parce que c’est ce qu’ils font : des vidéos débiles pour devenir célèbres sur Youtube.

À noter que dans toute cette joyeuse compagnie, tout le monde a une caméra, à l’exception des vrais adultes sérieux, Gary et Allison. Avec toutes ces infos vous pouvez déjà deviner tout le scénario du film : une tornade s’abat sur la ville de Silverton et surtout son lycée, mais Donnie est allé séduire l’élue-de-son-cœur-pour-toute-la-vie dans une papeterie toxique désaffectée en l’aidant à filmer sa vidéo pour dénoncer la pollution (car oui, polluer, c’est mal.). Confondant malencontreusement l’arrivée de la tornade avec un vol de pigeons trop bruyants, ils finissent coincés dans les décombres où le niveau d’eau ne cesse de monter : leur vie est évidemment en jeu. Monsieur Morris, après avoir noblement assuré la sécurité de son lycée, part sauver son fils. Pour déjouer les tornades furtives qui les poursuivent désormais en surgissant de nulle-part, lui et son fils Trey vont faire la rencontre opportune du Titus et son équipe. Voilà donc la double-quête du film : intercepter une tornade, et sauver la vie de Donnie. Oh, et les Youtubers, eux, filment des trucs, parfois.

Ok le scénario est pourri, mais les orages dans tout ça ?

Et bah, justement. Il y a autant d’orage dans le film qu’il n’y en a dans le scénario qu’on vous a expliqué au-dessus. En fait, ça pourrait aussi bien être des criquets géants mangeurs d’homme, des aliens amicaux malheureusement ultra-radioactifs ou des démarcheurs immobiliers chevauchant des licornes : le film tiendrait aussi bien debout.

On voit quelques fervents défenseurs s’agiter au fond : laissons-leur la parole, car ils ont en partie raison. En effet, le film est concrètement rempli d’orages, et notamment de tornades, du début à la fin, et c’est vrai qu’on s’en prend plein la vue. La toute première séquence est même plutôt réussie à notre goût, où une tornade approche dans la nuit, donc peu voire pas visible sauf au dernier moment, et ne manque pas de faire son petit effet de surprise. Les effets spéciaux sont très corrects : même si c’est parfois un peu grossier, on se prête assez facilement au jeu – et de toute façon c’est pas avec le peu de tornades qu’on a vu en France qu’on va faire les tatillons là-dessus.

Mais le premier bémol qu’on remarque, il est bien visuel, puisque c’est finalement vers l’image qu’est recentré l’intérêt principal du film. La crainte habilement annoncée par quelques passionnés bien avisés s’est avérée exacte : les tornades ne surgissent pas d’orages, mais de simples nuages gris stratiformes. Pourtant le peu d’intrigue qui plane encore au début laisse espérer quelque-chose de plus construit, en nous parlant d’un nuage-mur. De mémoire, seule la première tornade semble se former d’une façon à peu près réaliste, à partir d’un nuage-mur qui semble avoir une rotation (même si c’est difficile à cerner). Ensuite, tous les autres plans de tornade auraient très bien pu se tourner sous une grisaille automnale. Très vite, les tornades deviennent invisibles, aussi bien sur l’image que dans le scénario : elles sont juste des pions qui font obstacles à la bande de petits hommes déterminés, et peuvent apparaitre en une fraction de seconde depuis n’importe-quel nuage, aussi inoffensif puisse-t-il être.

S’en suit donc le défaut majeur qui rend tout le film inintéressant au possible : il n’y pas d’orage, mais seulement des tornades. Un comble pour un film qui s’appelle Into the Storm ! Et ce n’est pas comme si on ne l’attendait pas cet orage : pendant la première demi-heure, chaque personnage en parle toutes les deux minutes, en nous expliquant comment ils vont bel et bien maintenir leurs projets ô combien risqués malgré cet orage très violent qui est annoncé. Pour maintenir cette illusion, on a même toute une partie visiblement consacrée aux relous comme nous, où toute la technique est balancée : en quelques minutes, on entend tous les termes qu’on veut. Des supercellules avec des échos en crochet caractéristiques, une vorticité remarquable, des alertes aux tornades qui pleuvent, des jolies images radar … Bref tout ça est présent mais reste aussi utile qu’un bateau dans une rivière à sec. La technique météo sert uniquement de décor, et on a à peine le temps de comprendre ce qu’il se passe et dans quelle situation on est.

À défaut d’orage, c’est donc le patriotisme des héros qui fait bien le premier rôle du film. Les nuages donnent seulement le cadre de l’action, qui devient dans le meilleur des cas un peu interactif, ou tout simplement intrusif, en produisant des tornades qui poursuivent les gens – tout naturellement – et leurs tendent des pièges. Si on peut défendre Black Storm de nous plonger dans l’action de la chasse aux tornades, c’est toutefois vidé de sa substance. Toute l’observation, l’analyse et la compréhension d’un système orageux, qui a pour objectif de prévoir son évolution et ses zones les plus actives, reste clouée au seuil du néant. On se contente simplement de guetter à tout instant quel cumulus fractus va subitement se transformer en tornade EF3.

En somme …

Black Storm est donc le plus grand flop orageux du siècle, même s’il trimballe la plus grosse tornade de tous les temps. La première envie qu’on a en sortant de la salle, c’est de revoir Twister, dont cette pale copie a sûrement pompé plusieurs scènes – et pas forcément les meilleures (des tornades multiples qui dansent dites-vous ?). Dans un film vidé de tout contenu météorologique digne de mention, la tornade-géante finale a une saveur bien fade … On entend quelque-fois dire que Black Storm est un porno de catastrophe : dans ce cas ce n’est pas plus qu’une vidéo amateur qu’on a vite fait d’oublier, où on brule tellement d’étapes que notre affaire est déjà finie sans même avoir compris ce qui s’est passé.

On pourrait nous répliquer qu’on se plante complètement, et que « de toute façon les films catastrophes sont pas faits pour être réalistes« . Mais on est entièrement d’accord sur ce point ! L’idée d’avoir un scénario catastrophiste surréaliste, on n’est pas contre, loin de là. Mais Black Storm se trompe lamentablement sur le scénario d’un orage démentiel : il ne suffit pas d’avoir une grosse tornade pour en faire quelque-chose de grandiose. Ce n’est pas ça qui fait vibrer les passionnés de météo quand ils chassent des orages.

Mais alors, qu’est-ce que vous voulez de plus ?

On était tellement frustrés et déçus en sortant de la salle de cinéma qu’on s’est tout de même sérieusement posé la question : qu’est-ce qu’on voudrait vraiment voir ? Quand on nous dit « un film catastrophe sur les orages », qu’est-ce qu’on a en tête ?
Pour nous, quitte à comparer les films catastrophes à du porno, on pense qu’il est essentiel d’accompagner le plaisir et le laisser monter lentement plutôt que de tout balancer d’un coup. Appliqué aux orages, voilà ce que ça donnerait …

Une chaleur étouffante sévit sur la région depuis plusieurs jours. L’air, particulièrement humide, provoque une instabilité extrême, mais elle reste bloquée par une puissante inhibition convective. La situation météorologique semble complètement figée : les alertes à la canicule sont prêtes à être lancées. La partie la plus difficile de l’été s’annonce. Partout, on se prépare à une semaine torride, intenable pour les uns, terriblement vacancière pour les autres.
La vague de chaleur fait rage. Mais aux dernières analyses, une zone de faibles pressions apparait, complètement inattendue par les modèles. Quelques orages se forment. Par crainte d’un développement explosif intense, les alertes aux orages sont lancées. Ces orages passent, avec de fortes pluies, et quelques rafales. Des personnes annoncent avoir vu, peut-être, un petit grêlon … Mais rien de méchant, finalement : fausse alerte. Tout le monde retourne à ses occupations, frustrés d’avoir abandonné leurs habiles stratégies de détente pour déjouer la chaleur.
La chaleur, pourtant, ne s’est jamais faite aussi forte. Les derniers qui s’obstinent à travailler sont au ralenti, tandis que tout le monde se rue vers les piscines, les plages, les lacs, les rivières. De nouveau, une zone de faibles pressions se forme, mal prévue par les modèles numériques. Des orages forts risquent de se former, mais leur développement reste très incertain, et il serait malvenu de faire une deuxième fausse-alerte …
Le soir venu, les orages explosent, et deviennent violents. L’alerte est lancée, mais trop tard pour que les gens s’en informent, encore tous à l’extérieur pour profiter du semblant de fraicheur nocturne. Des orages avec de violentes rafales de vent et des grêlons géants s’abattent sur des villages encore inconscients du danger.

Juste à l’arrière de ces orages, de nouvelles cellules se forment, se multiplient, et évoluent elles aussi en orages violents. Les modèles numériques, quant-à-eux, sont complètement déphasés, et pas un ne prévoit la même situation.
Le lendemain, tout le monde découvre les dégâts générés par ces orages, toujours actifs et violents, qui se dirigent vers la zone la plus durement touchée par la canicule. Les alertes sont lancées, mais restent peu prises au sérieux par les plus rebutés, à cause de la première fausse-alerte. Tout le monde se prépare à l’arrivée de ces orages dévastateurs …
Mais l’inhibition convective se fait encore trop forte : les orages se dissipent à leur arrivée.
Alors qu’une polémique s’enflamme quant aux qualifications des prévisionnistes, la deuxième salve d’orages qui s’était formée s’amplifie et s’organise. un système convectif se forme à une vitesse inégalée. plus aucune nouvelle ne parvient des régions qu’il traverse. Une alerte est de nouveau lancée concernant ce système orageux, mais, dans la confusion qui règne, plus aucune organisation collective ne semble aboutir à une prévention efficace : les dispositifs isolés, personnels, restent les seules alternatives.
Le système prend une ampleur inégalée. Les premiers retours sur place parviennent aux services de météorologie : des villages entiers ont été dévastés par des rafales exceptionnelles, des rivières sont transformées en torrents. Le réseau électrique est majoritairement hors-service à cause d’une activité électrique incessante. Aux dernières analyses, l’orage continue à s’amplifier avec une alimentation arrière particulièrement soutenue.

Un peu en avant du système, de nouvelles cellules se forment rapidement. Une ligne d’orages forts précède désormais le cœur de l’activité orageuse, et arrive sur la région la plus à risque.
Lorsque la ligne d’orages atteint les zones urbaines, des rafales remarquablement puissantes et des grêlons provoquent de nombreux dégâts sur les habitants qui se sont préparés en dernière minute, en entendant le ciel gronder au loin. Persuadés d’avoir vu passer les orages annoncés, tout le monde s’affaire aux réparations qui demanderont parfois beaucoup de temps, dans le calme.
Au loin, le soleil disparait de nouveau, et une bande sombre s’approche lentement. Les habitants, occupés aux réparations, ne se préoccupent pas de ce grand système orageux qui approche, jusqu’à ce que les grondements se fassent suffisamment puissants pour les distraire. Une foule se rassemble pour admirer le spectacle, aussi inquiétant que surréaliste. Un arcus multicouche s’étend sur tout l’horizon, et semble presque immobile. Dans son approche envoutante, les grondements se font plus puissants mais restent sourds. Alors que l’arcus se fait de plus en plus net, quelque-chose semble se former, juste en dessous, au même rythme que l’avancée du nuage.

Il fait presque nuit-noire à cause de ce système imposant, et l’éclairage public ne fonctionne plus. Un grondement continu habille un calme surréaliste, sans le moindre vent, ni quelconque autre bruit. Sous l’arcus, on aperçoit enfin ce qui se forme, ou plutôt ce qui se déforme : tous les arbres au loin sont mis à terre au passage du front orageux. Il n’est plus qu’à quelques minutes de la ville. La sirène se mêle, tant bien que mal, aux grondements assourdissants. L’obscurité est soudainement brisée par un éclair. Les habitants essayent de se réfugier dans ce qu’il leur reste d’abri, alors que des éclairs frénétiques apparaissent derrière le rouleau de rafales qui broie la surface dans sa lente avancée.
Le système prend des proportions exceptionnelles et recouvre plusieurs régions. Il devient particulièrement actif sur sa partie sud, où une ligne d’orages virulents s’organise. Sous des précipitations exceptionnelles, il est difficile de deviner ce qui se cache dans cette structure qui arrive sur une mégalopole. Aux premières zones habitées, un nuage-mur d’une envergure rare se dessine au travers d’un rideau de précipitations, animé d’une rotation évidente à l’œil-nu. Un crépitement lointain se fait entendre. Les minutes, passent, et ce bruit s’impose dans un calme très temporaire. Au loin, les arbres disparaissent brutalement derrière un rideau blanc, juste avant l’arrivée de grêlons géants sur les habitations.
L’ensemble de la structure est composée de plusieurs cellules, toutes aux propriétés fascinantes. Complètement cachée par la pluie, une tornade très durable traverse les zones résidentielles. Pendant ce temps, les premiers échos des villes dévastées par le système géant reportent des inondations de toute part et de larges zones rasées par les vents. Mais c’est encore autre chose qui se dirige dans le même temps vers la mégalopole : alors que son rideau de pluie faiblit, la plus puissante des cellules alignées révèle la tornade du siècle. (Et à ce moment seulement !)

Voilà ce qu’on serait prêt à appeler « Black Storm« .
Un film catastrophe d’orage avec un vrai orage dedans, c’est pas compliqué quand même !

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