Météo-France abandonné par France Télévisions : des bulletins télé de moins bonne qualité ?

Hier, les craintes qui circulaient cet été concernant les données météo sur les chaines publiques se sont confirmées : France Télévisions ne renouvellera pas son contrat avec Météo-France. C’est MeteoGroup, filiale européenne privée de météorologie, qui fournira désormais les données météo pour la période 2014-2016. Syndicats et journalistes se sont empressés de faire part de leurs inquiétudes quant à la qualité des services météo assurés ; mais sont-elles vraiment fondées ?

Un bulletin météo vieux de plus de 60 ans

1er bulletin météo télé, le 17 décembre 1946 - source Météo-France.

1er bulletin météo télé, le 17 décembre 1946 – source Météo-France.

Les bulletins télé nationaux tels qu’ils sont présentés aujourd’hui reposent tous sur la même structure : une rapide présentation d’une analyse technique de l’atmosphère précède une synthèse du « temps ressenti » sur une carte de France dans les prochains jours. L’analyse technique est généralement peu comprise, et les présentateurs eux-mêmes le reconnaissent puisqu’on nous explique à chaque fois depuis des décennies ce que sont un « anticyclone » et une « dépression ». Chaque occurrence d’un terme météorologique est alors présentée comme un émerveillement, une stupéfaction, que le brave présentateur – dans sa bonté d’âme sans limite – s’empresse de traduire en des termes que le bas-peuple peut comprendre. Ainsi présentée, l’analyse technique devient une justification imposée du temps annoncé par la suite. Le présentateur force l’émerveillement et impose le fait que ce qu’il dit est évidemment compliqué, que ce discours généreusement étoffé de jargon technique relève d’une connaissance assurément complexe, élaborée et bien supérieure à ce que vous, téléspectateurs, pouvez bien comprendre. C’est là toute la magie du présentateur météo : il nous persuade depuis les débuts du bulletin météo télé en 1946 – plus de 60 ans ! – que les concepts d’ anticyclone et de dépression sont complexes et impénétrables.

Depuis plus de 60 ans, oui, car le bulletin météo télévisé a priori n’a  pas changé de fond depuis sa création. Si évidemment les codes esthétiques et les moyens techniques de productions audiovisuelles ont évolué depuis, le schéma a toujours été le même : analyse technique « émerveillée », puis figuration du temps prévu. Pour les curieux, vous pouvez regardez cette vidéo de l’INA réalisée en 1966 expliquant la fabrication d’un bulletin météorologique : remplacez les télégraphes par des ordinateurs, les logos en carton par un logiciel d’infographisme, et vous obtenez notre bulletin du XXIème siècle. http://www.ina.fr/video/CPF86625867

La météorologie, une science récente au développement fulgurant

Si le bulletin télévisé n’a presque pas changé depuis 60 ans, la météorologie quant à elle ne s’est pas retenue pour avancer. La deuxième moitié du XXème siècle est marquée par deux grandes révolutions au service de la météo : le développement important de l’informatique permet de mettre en place les premiers super-calculateurs où sont optimisés les modèles numériques de l’atmosphère, et les premiers satellites offrent une vision globale du temps qu’il fait depuis l’espace. Aujourd’hui, la météorologie repose énormément sur ses imageries satellites et ses modélisations informatiques toujours plus précises et puissantes. Autre technologie remarquable, les premiers radars de précipitations font leur arrivée en France.

Il y a donc un décalage remarquable entre ce que propose un bulletin météo télé et la météorologie actuelle. Les nouvelles données disponibles sont, en effet, parfois présentes : une animation radar est présentée lors de fortes pluies observées et des images satellites sont affichées lors de phénomènes particuliers. Toutefois, celles-ci n’ont jamais été véritablement intégrées aux bulletins télévisés, et font davantage figure de « belles images exceptionnelles » que de véritables données à exploiter. Toutes ces nouvelles données ont le simple rôle de suppléments et ne sont pas essentielles à la constitution des bulletins météo. Ce qui est encore et toujours nécessaire, ce sont seulement des analyses techniques pour fasciner le téléspectateur afin qu’il accepte la prévision du temps qui suit comme une vérité non critiquable. La précision des prévisions présentées à l’échelle nationale dans les bulletins tels qu’ils sont aujourd’hui ne justifie pas l’utilisation de données plus précises. Les modèles à maille fine développés depuis, qui permettent de prendre  en compte des paramètres plus précis sur certaines régions, ne trouvent pas d’intérêt dans ces bulletins dans la mesure où ce degré de précision n’y est pas nécessaire.

Les bulletins météo en marge de la météorologie contemporaine

Météo-France a la chance, le privilège d’avoir à disposition le meilleur réseau d’observations et les meilleures performances de modélisations numériques de l’atmosphère en France. MeteoGroup n’a clairement pas les mêmes capacités, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais quand bien même leurs moyens soient plus faibles, ils restent très largement et amplement suffisant pour produire des bulletins météo de la même qualité que ceux produits à ce jour.

Ainsi, les craintes sur la qualité des bulletins météo sont vraisemblablement illusoires, car les bulletins conserveront toujours leur immense décalage avec les capacités de la météorologie de nos jours. En résumé, pas de perte de qualité avec de moins bonnes données puisque les bulletins proposés sont déjà considérablement en retard.

En revanche, on peut saluer le maintient des données de Météo-France pour les bulletins régionaux de France 3, où la précision des prévisions devient plus importante. Mais plus que la qualité des prévisions météo, d’autres questions sont à soulever concernant ce changement de clientèle pour France Télévisions :

  • La première concerne le système de vigilances météorologiques : Météo-France restant pleinement responsable de la sécurité des personnes et des biens, il est très probable que les vigilances émises par l’établissement public soient encore transmises par les chaines publiques. Mais MeteoGroup a lui aussi son système d’alertes indépendant : comment alors France Télévisions va donc gérer cette double information ? Une confusion entre les alertes de MeteoGroup (déchargées de responsabilité) et les vigilances de Météo-France (mettant en jeu la responsabilité de l’établissement) pourrait être désastreuse …
  • La deuxième concerne une question principalement politique : qu’en est-il des services publics qui abandonnent les autres services publics au profit d’entreprises privées ? Et, alors que Météo-France s’apprête à supprimer encore 89 postes en 2014, quelle importance souhaite-t-on donner à la météorologie française ?

Le réconfort apparent que peut procurer cette analyse sur la qualité des bulletins révèle un amer constat soulevant un problème plus profond que la fiabilité des cartes de prévisions : la météorologie a une présence culturelle infime au sein de la société. Et rien n’annonce une volonté d’y palier.

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