Grêle : quel type de vidéaste êtes-vous ?

Cette première semaine d’août a été marquée par des orages à répétition avec un fort potentiel grêligène. L’occasion était trop belle pour les vidéastes amateurs, et un véritable concours de « qui c’est qu’a la plus grosse ? » a été lancé partout en France. Toute personne vivant un épisode de grêle pouvait participer, et les vainqueurs gagnaient la prestigieuse rediffusion de leurs images dans un grand journal télévisé. Toutefois, les JT nationaux n’aiment les réseaux sociaux seulement quand ils sont à leur avantage, et la plupart du temps, ces images ont été tronquées, dramatisées ou au contraire minimisées. Et pour cause : les reporters pro ont leurs codes bien stricts de l’esthétique de la vidéo, et ils n’ont rien à voir avec ceux des youtubeurs …

Pourtant, nous, on trouve que les vidéos amateurs font preuve d’une richesse qui va bien au-delà de la simple image spectaculaire. Dans cette course effrénée au grêlon parfait, chaque participant a des stratégies bien particulières. Comme la méritocratie, c’est un peu trop 20ème siècle à notre goût, on préfère ne pas se focaliser sur les grands vainqueurs des adeptes du plus-c’est-gros-meilleur-c’est : on vous montre ici toute la grêle qui est tombée : la petite, la moyenne, la grosse, la bruyante, la discrète, la ponctuelle, l’invasive, etc. Au contraire, on veut même souligner la richesse de la vidéodiversité qui peuple internet pour témoigner des chutes de grêle : alors voici une esquisse des différents profils de vidéastes qu’on peut identifier.

Le reporter pro

On le reconnait rapidement grâce à sa voix. Adepte des grandes chaines d’information nationale, il baigne dans cette culture depuis des années et lui est complètement soumise. Dès les premières secondes, on pourra alors reconnaître le ton ondulant et le propos concis caractéristique de ce vidéaste chevronné. Si on pourra lui vanter un professionnalisme exemplaire, on gardera dans notre tête que « mais c’est un peu toujours pareil quand même » (car on ne veut pas rentrer dans un 186ème débat qui veut définir le vrai journalisme de la vérité).

Une autre caractéristique, le reporter pro est futé : il n’est jamais présent lors de l’événement mais intervient seulement une fois le fait accompli pour constater les conséquences. Il prendra soin de récupérer les vidéos les plus impressionnantes des amateurs qui se seront trouvé au bon endroit au bon moment ; un soin tout particulier sera amené pour habiller ces vidéos de façon à ce qu’elles n’ hérissent pas trop le poil du téléspectateur intransigeant, qui réclame exclusivement du contenu qui coule tout seul dans son esprit. Grosso modo, l’info météo qu’il y a derrière, il s’en fout pas mal : son reportage est surtout là pour vendre du spectacle. Il s’intéressera donc plus particulièrement aux dégâts qu’aux faits météorologiques à proprement parler. Enfin, son reportage pourra se conclure magistralement sur quelqu’un qui pleure, pour certifier que le ton grave et les phrases courtes et sans verbes qu’il a balancé quelques secondes auparavant étaient justifiés.

Ici, des images sur iTélé, mais qui ont bien évidemment fait le tour de tous les grands JT.

 

 

Le reporter en herbe

Il est l’admirateur secret – et trop oublié – du reporter pro. Il fait tout pour ressembler à son mentor, mais visiblement, il a encore un peu de progrès à faire. On le reconnait avec la présence des mêmes signes du reporter pro, mais en plus grossiers, soulignés par un matériel forcément moins bon – mais qui marque tout de même un investissement qui a du peser lourd sur ses finances personnelles. On lui félicite un effort de montage et d’écriture, qui reste souvent factuel. Mais là où il se trahit par rapport au pro, c’est son ton mal assuré, un effet « lu » et son contenu clairement moins impressionnant : et oui, c’est bien dommage, il ne bénéficie pas d’un large réseau de reporters présents sur toute la région prêts à l’informer. Surtout, il éprouve énormément de peine à utiliser des images qui ne sont pas de lui : en plein apprentissage, non seulement il espère encore pouvoir tout filmer d’un coup mais il a encore une éthique irréprochable et intransigeante du journaliste idéal qui produit à lui seul toute une information unique et insolite. Hélas, il ne sera qu’au mieux repris par un reporter pro qui brisera ses ambitions en ne gardant que quelques secondes sans son en citant tout juste « une image amateur ».

En revanche, notre grande et célèbre rédaction souhaite adresser tous ses encouragements à ces reports en herbe ; c’est en effet parmi eux qu’on trouve des personnes qui prennent soin d’approfondir leurs recherches sur la situation météorologique précise lors de l’événement : un angle radicalement différent du « oulala impressionnant ooohlala les dégâts » habituel. Continuez votre combat, on vous soutient !

Exemple tout à fait remarquable dans la Dordogne, le 2 août :

Parfois, il est difficile de classer les styles. La vidéo qui suit en est un exemple concret : la rédaction est restée très partagée (et on réfléchit beaucoup à la rédac’). Un habillage honorable de la vidéo, des coupes réalisées et un bref texte informatif nous ont fait trancher pour la catégorie de reporter en herbe. Néanmoins, la construction reste très minime : on s’approche aussi beaucoup de « l’effrayé avec une caméra ». Il s’agit aussi d’un possible « témoin austère » en phase d’intégration progressive de la personne dans la vidéo, semblant difficilement résister à l’envie de partager un fascinant sentiment de panique.

Le commentateur compuslif

Attention à ne pas confondre le reporter en herbe avec le commentateur compulsif. Si dans le produit final, on peut retrouver à peu près la même organisation, on ne peut toutefois pas parler de construction de la vidéo. Le commentateur compulsif est pris d’un éclair de lucidité et comprend qu’il est face à un événement remarquable, un fait insolite, extraordinaire – du moins il le pense. Ces minutes sont donc rares et précieuses : il faut saisir un maximum d’informations sur la situation, pour que le monde sache. C’est à ce moment qu’une barrière est levée quelque-part dans sa tête et qu’un flux continu d’informations s’écoule depuis sa bouche. Parfois, ce flux exceptionnellement dense devient incontrôlable. A quoi bon hiérarchiser l’information, le moment est unique, TOUT doit être su. Le phénomène continue, les informations pleuvent alors que les secondes défilent plus vite que jamais. Dans cette situation, la chute de grêle peut aussi bien être associée à l’heure précise que la qualité du pain au chocolat qu’on a mangé il y a 17 minutes et 22 secondes.

Si le spectateur peut apprécier la qualité de la vidéo – qui peut en effet attester d’un phénomène remarquable – et une restitution remarquablement fidèle de l’état d’excitation du vidéaste (qui rappelons-le, considère vivre un moment d’exception), on pourra subitement se sentir très gêné : un soudain sentiment d’intrusion inattendue dans la vie privée du vidéaste peut survenir à tout moment (et la gêne sera d’autant plus grande que la vie du vidéaste semble inintéressante pour le spectateur).

 

 

Le témoin austère

Ce vidéaste considère qu’il ne mérite pas d’exister dans sa vidéo. Quelque-chose d’exceptionnel est en cours et doit absolument être filmé, mais en aucun cas une trace de sa vie ne saurait être justifiée. On le reconnait par un cadre bien choisi, net et fixe. Paniqué, précipité, essoufflé ou énervé, quelque soit son état il devient invisible dès qu’il commence à enregistrer. Difficile alors me direz-vous d’en faire le portrait ; pourtant, plusieurs théories gravitent autour de ce spécimen. Il peut considérer que la nature est reine, force supérieure et incontrôlable, et qu’elle nécessite une totale soumission lorsqu’elle fait preuve de force. Il peut aussi s’agir d’un névrosé rigoriste de l’information, qui considère que le journalisme est en pleine décadence et que l’info exige absolument une neutralité absolue, témoignant simplement des faits et rien d’autre (ce vidéaste pourra d’ailleurs se trouver la sympathie de certains scientifiques). D’autres théories plus marginales évoquent des cas de mutisme fulgurant pathologique, des oublis de caméras allumées par erreur, ou encore plus simplement une totale inexistence de vidéaste.


L’effrayé avec une caméra

A vrai dire, il ne se considère pas vraiment comme vidéaste : il se trouve juste qu’il a une caméra parce qu’aujourd’hui, on a tous une caméra (un point c’est tout). Il vit sa vie comme tous les jours, quand soudain, un phénomène violent le concerne. Le sentiment de frayeur est alors une réaction commune dans ce genre de situation. Mais l’effrayé avec une caméra ne se contente pas d’avoir peut et de se réfugier. Non : c’est à ce moment qu’il se souvient qu’il a un caméra, et va alors spontanément s’en servir comme bouclier. Généralement attaché à prendre les choses en main, il ne peut pas se permettre de regarder le désastre sans rien faire. La caméra devient un alibi parfait pour oublier son impuissance ; l’effrayé avec une caméra filme alors, mais sans véritable intention d’en faire une vidéo intéressante : il filme avant tout parce qu’il faut bien faire quelque-chose. D’ailleurs, beaucoup de réalisations des effrayés avec une caméra restent abandonnés dans un coin de carte mémoire, une situation bien évidemment regrettable.

Sur la vidéo, on le reconnait clairement par un inintérêt total pour le respect des codes esthétiques de l’audiovisuel. Le cadre bouge, tremble et cible chaque nouveau grêlon qui tombe, entre-coupés de plans généraux qui font parfois des tours à 360° avec des zooms plus ou moins mis au point. La bande son fera aussi preuve d’un inintérêt total du vidéaste. Pourtant, cette négligence n’en fait pas des vidéos inintéressantes pour autant : on pourra y retrouver un sentiment de panique propre aux chutes de grosse grêle, tout en se focalisant sur l’événement à proprement parler. Enfin, les dégâts sont rapidement identifiables, toute les personnes présentes surveillant avec attention le moindre objet susceptible d’être endommagé ; et ne manquera pas de la manifester largement s’il survient, dans un accès de panique intense.

On notera pour finir que ce sont les vidéos les plus à même de finir intégrées dans un reportage de JT, proposant à la fois spectacle, suspens, sentiments et sensations.


Le familial ; aussi appelé le « Oh-My-Fucking-God en VF »

On conclue avec le petit chouchou de la rédaction, le vidéaste « familial ». Peut-être le connaissez-vous aussi ? Dans votre entourage, on peut l’appeler « tonton caméscope » : il filme toute sa vie, et ne manque pas de vous faire partager régulièrement ses 5 heures préférées de la semaine. Une autre version du vidéaste familial existe : il est alors en présence de bons amis, auprès desquels il est bon de garder bonne impression.

Dans les deux cas, il ne manque pas de laisser libre cours à son sentiment personnel ; et comme les réflexions sur les propos de Kant sont rarement la première préoccupation en cas de fortes chutes de grêle, ces vidéos se caractérisent par un flot régulier d’insultes et autres expressions familières. Ce comportement est déjà très connu dans les vidéos américaines lors de l’arrivée d’orages violents, systématiquement illustrées par des « Oh-My-Fucking-God » profonds et spontanés. Il s’agit ici – du moins nous le pensons vivement – d’une adaptation française du comportement. On retrouvera alors un fidèle « Oh mon dieu », mais aussi d’autres variétés telles que « oh puuutaiiin » ou « enculé ».

Ceci n’est qu’un panel de vidéastes identifié par la rédaction : il peut en exister beaucoup d’autres et nous travaillons encore à ce jour pour déceler de nouveaux spécimens plus subtiles qui nous auraient échappé.

Dans tous les cas, quelque-soit le type de vidéaste auquel vous vous rapprochez le plus, sachez qu’on le considère comme honorable : cette diversité étonnante des témoignages amateurs de grêle nous assure des heures de visionnage passionnante, et on vous en remercie d’avance.

On espère voir vos prochaines réalisations très bientôt :).

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