[Dossier] Retour sur les supercellules du 26 au 27 juillet 2013

Retour sur les supercellules de la nuit du 26 au 27 juillet 2013

 

 

Les dégradations orageuses se sont succédées pendant plusieurs jours du 25 au 29 juillet. Dans les nuits du 25 au 26 et du 26 au 27, des systèmes convectifs se forment en cours de soirée sur les côtes Aquitaines et remontent vers le nord-est toute la nuit avec grêle, pluie intense, foudre soutenue et vents violents. Le 27 au soir, le risque d’orages est alors jugé extrême sur le nord de la France et de la région Midi-Pyrénées à la Bourgogne : un système organisé en ligne traverse les régions du nord, tandis qu’un axe d’orages virulents se constitue plus au sud. En fin de soirée et début de nuit, un système se constitue sur la Bourgogne et remonte vers la Champagne-Ardenne organisé en arc, provoquant de violentes rafales de vent. Le dimanche 28 juillet, l’axe orageux se décale vers l’Est et provoque des pluies diluviennes sur le Sud-Est, avant de s’évacuer vers la Suisse et l’Italie dans la journée du 29.

Dans ce contexte orageux généralisé, quelques orages se sont démarqués des grands systèmes qui ont concerné l’ensemble de la France. Plusieurs orages isolés se sont constitués en supercellules : l’une d’entre elles a parcouru la région Centre en touchant notamment la ville d’Orléans dans la nuit du 25 au 26 avec des grêlons proches de 5cm de diamètre. Progressivement, la dynamique atmosphérique est devenue de plus en plus propice au développement d’orages supercellulaires. Ainsi, dans la nuit du 26 au 27, plusieurs orages avec une structure suspecte ont été repérés. Ce dossier propose une synthèse de l’évolution de ces supercellules qui ont touché le nord du pays, en marge des grands systèmes convectifs qui ont aussi marqué les mêmes régions.

Qu’est-ce qu’une supercellule et pourquoi s’y intéresser ?

Avant de plonger dans la vie des supercellules, quelques mots sont sûrement nécessaires à leur propos ; en effet, à moins de s’y connaître un peu en organisation convective, peu savent ce qu’est une supercellule (et imaginent alors une cellule biologique avec des super-pouvoirs. Non, ce n’est pas ça).

La supercellule est une forme d’organisation de la convection – la convection étant grosso modo l’ensemble des phénomènes de déplacement vertical de l’air dans l’atmosphère et constitue l’élément thermodynamique essentiel à l’évolution des orages. Autrement dit, la supercellule est un type d’orage. Quand on parle d’orages, on parle aussi très fréquemment de « cellules convectives » : l’air chaud et instable s’élève jusqu’au sommet de la troposphère (la tropopause), puis redescend vers le sol ; cet ensemble détermine une unité de convection, c’est-à-dire une « cellule » isolée où un phénomène de convection est identifié. Les orages sont donc constitués de cellules convectives, et 3 grands types d’organisations orageuses sont bien connus : le monocellulaire (une seule cellule convective constitue l’orage ; elle est faible et a une durée de vie très limitée, étant donné que l’air va retomber vers le sol sur lui-même, étouffant tout le courant d’air ascendant), le multicellulaire (plusieurs cellules constituent l’orage ; il a une durée de vie plus longue car l’air descendants est légèrement décalé, forçant le bourgeonnement réguler de nouvelles cellules), et le supercellulaire.

L’orage supercellulaire n’est constitué que d’une seule cellule convective, mais organisée de façon à ce qu’elle permette son auto-entretien. Cette organisation de la convection intervient lorsque la direction et la vitesse du vent varie correctement avec l’altitude, permettant alors la rotation des courants d’air verticaux qui constituent l’orage. L’air froid et les précipitations sont décalés par rapport au courant d’air ascendant qui alimente l’orage en air chaud. L’air froid s’étalant lorsqu’il arrive au sol, il contribue au forçage de l’élévation de l’air sans étouffer la zone d’alimentation. Ainsi, l’orage supercellulaire peut durer plusieurs heures en se régénérant continuellement. Il peut produire des chutes de très grosse grêle, de violentes rafales, des pluies diluviennes, et constitue la structure orageuse la plus propice au développement d’un tornade étant donné la rotation de son ensemble.

C’est en ça que la supercellule nécessite un intérêt tout particulier : si elle arrive à s’organiser, il est presque inévitable qu’au moins un phénomène violent soit observé sous cet orage. Les États-Unis sont de grands habitués des supercellules : c’est quand un orage supercellulaire est suspecté avoir une rotation aboutie que sont lancées les alertes aux tornades. En France, elles se font plus rares et ont souvent du mal à atteindre une structure bien organisée. Néanmoins, ce n’était pas le cas au cours de cet épisode orageux : du 25 au 29 juillet, des supercellules ont fréquemment été observées en France, avec des structures parfois remarquablement abouties.

La prévision d’une journée sous le signe des supercellules

Vendredi matin, alors que la France voit s’évacuer le premier système convectif imposant vers la Belgique, les prévisions des organismes spécialisés dans la prévision des orages sont publiées. Keraunos se concentre essentiellement sur les débuts du futur système convectif qui se constituera en soirée sur les côtes Atlantiques : à l’avant de ce système, des supercellules sont probables. Plus au nord, le risque se concentre essentiellement sur les vents violents et la grêle que pourront amener ces systèmes en cours de nuit : les régions de l’Aquitaine au sud Centre et Pays-de-la-Loire sont donc en niveau 3/4, alors qu’un niveau 2/4 est proposé jusqu’à la Belgique (voir le résumé des prévisions des orages pour ce jour-ci). Estofex, en revanche, évoque explicitement le risque de supercellules en cours de soirée pour le nord de la France :

« une situation d’un niveau 2 élevé est cependant prévue sur le Nord-Est de la France pendant l’après-midi et la soirée. [La situation] pourra supporter des supercellules à longue durée de vie et bien organisées. […] Un développement explosif est attendu pour n’importe-quelle cellule, qui expérimente un afflux complet d’air très humide et instable. Des risques de grosse à très grosse grêle (diamètre supérieur à 5 cm), de vents violents voire destructeurs, de cumuls de pluie élevés et de tornade isolée existent avec ces orages. Bien que le flux général soit de Sud-Ouest, la déviation de leur déplacement devrait amener ces orages aux alentours de Paris-Nancy et le Luxembourg / sud Belgique.« 

Quant à Météo-France, la vigilance orange en raison du risque d’orages violents est étendue à 16h de l’Aquitaine à l’Ile-de-France (voir article). Elle ne sera élargie qu’à partir de 5h du matin.

Récit d’une soirée supercelluaire

 

supercellule-26-07-13

A 18h, des orages isolés ont déjà adopté des comportements supercellulaires en cours d’après-midi sur le nord-ouest du pays, notamment en Haute-Normandie et en Picardie. A 19h, alors que l’activité orageuse se développe en Belgique, de nouvelles cellules orageuses apparaissent entre l’Eure et l’Orne.

A 20h, un phénomène particulier apparait sur les images radar : un split orageux. Une cellule convective se divise en deux ; c’est un peu la « mitose de l’orage ». Ce phénomène attire souvent l’attention, car on sait que le risque pour les cellules filles de se développer en supercellules est plus important. Ici, alors que le split vient tout juste d’avoir lieu, la cellule de droite montre déjà des signes d’intensification. A la réactualisation radar suivante (20h15), la probabilité d’une supercellule se renforce : les précipitations deviennent intenses alors que la cellule commence à dévier nettement du flux principal (un autre indice suspect pour repérer les supercellules sur des images radar).

A 20h30, l’orage se situe sur le secteur d’Évreux. Il progresse vers le Nord-Est et se retrouvera à 21h00 aux environs de Vernon. De nombreux témoignages sont parvenus sur ce secteur : de fortes chutes de grêle, en grande quantité, ont été observées. Des pluies diluviennes ont aussi provoqué des inondations éclair dans plusieurs villages de la région. Une cartonnerie se retrouve au chômage technique à cause d’inondations à Saint-Marcel (Paris Normandie), forte grêle filmée à Saint-Marcel (La Chaine Météo), forte grêle et inondations touchent Vernon (Le Démocrate Vernonnais), Une épaisseur de grêle conséquente recouvre La Heunière (La Chaine Météo) et inonde des rues (La Chaine Météo) ; même constat à Jouy-sur-Eure (première et deuxième photo, de la Chaine Météo) A 21h30, Keraunos confirme la présence d’une puissante supercellule sur le secteur, qui produit des rafales de 90 à 100 km/h (flash orage de 21h30).

Une porte de garage enfoncée par le ruissellement de l’eau suite aux pluies diluviennes sur Vernon :

A La Chapelle-en-Vexin, des lames d’eau très élevées, proches de 30mm sont enregistrées à son passage (pointe d’intensité à 443,1 mm/h). Des grêlons de 5cm et des rafales de 80 km/h sont aussi observées (flash orage de 22h50).

Pendant cette période, plusieurs clichés ont pu être pris depuis les hauteurs de Magnanville, à proximité de Mantes-la-Jolie, dans le nord-ouest des Yvelines. L’état du ciel confirme nettement l’organisation en supercellule, avec la présence d’un nuage-mur à l’avant de la cellule et des rideaux de pluies intenses à l’arrière. Une alimentation par le sud devient aussi flagrante, avec le développement rapide et régulier de tours cumuliformes (cumulus congestus).

La supercellule continue son trajet sur l’ouest du Val-d’Oise et de l’Oise après un léger affaiblissement. Des pluies intenses sont notées à Gisors, extrême Nord-Est de l’Eure (Paris-Normandie). A Méru, dans le sud de l’Oise, des vents violents provoquent la chute d’un arbre et la rupture d’un caténaire (Courrier Picard). De la grosse grêle est observée à Laigneville (photo La Chaine Météo).

A 22h45, une nouvelle cellule orageuse s’intensifie sur le nord du Loiret et s’intensifie progressivement en remontant vers le nord.

A 23h00, la supercellule est désormais sur l’Est de l’Oise, dans le secteur de Compiègne. De nombreux dégâts y sont reportés : des grêlons de la taille de balles de golf sont reportés à Saintines (photo La Chaine Météo). Forte grêle à Rivecourt (vidéo BFM TV). La grêle (de la taille de balles de ping-pong, voir le Courrier Picard) détruit vitres et toitures à Saint-Sauveur, de la grêle jusqu’à 10cm de diamètre est évoquée (à vérifier …), arbres tombés et grosse grêle à Hautefontaine, les chutes d’arbres bloquent les routes et isolent Pierrefonds, alors privé d’électricité (Courrier Picard). Les verrières sont entièrement détruites et les toits abimés à Hautefontaine (vidéo Courrier Picard). Plus à l’Est, le secteur de Vic-sur-Aisne est aussi sérieusement endommagé, avec des grêlons de la taille « de petites balles de tennis » (L’Union Presse). D’ailleurs, un reportage photo a été réalisé par Nils Pigerre, disponible sur Keraunos.

Mais après 23h, le développement de nouveaux orages se confirme sur un axe s’étirant du nord Seine-et-Marne aux Ardennes en passant par l’Aisne. La vie de la supercellule est alors fortement menacée : en effet la proximité d’autres orages nuit généralement à une organisation aboutie en supercellule. C’est ce qui arrivera peu de temps après : l’orage issu de l’Oise atténue puis se déstructure en arrivant sur l’Aisne, alors que l’axe orageux se renforce.

Toutefois, une organisation supercellulaire se maintient encore malgré la proximité de ces nouveaux orages. A 23h30, Keraunos juge désormais un risque de tornade significatif sous cet orage. Pendant ce temps, un split orageux est suspecté sur les images radar entre le Loiret, la Seine-et-Marne et l’Essonne, et la naissance d’une supercellule est confirmée sur le terrain par le chasseur d’orages Xavier Delorme (flash orage 23h30). Ce n’est qu’après 23h45 que la supercellule originaire de l’Eure semble véritablement se déstructurer en arrivant vers Laon, rejoignant alors le cortège des multiples orages de la Seine-et-Marne aux Ardennes. A Aulnoy-sous-Laon, la foudre détruit une maison en provoquant un incendie (L’Union Presse) ; ce dégât reste néanmoins douteux : aucune heure n’étant communiquée dans l’article, il est possible que la foudre provienne des orages qui ont suivi, en fin de nuit et début de matinée, et non pas lors du passage de la supercellule.

A 00h lors du suivi en direct, la supercellule se déstructure, mais le risque de phénomènes violents est encore estimé élevé.

A 00h lors du suivi en direct, la supercellule se déstructure, mais le risque de phénomènes violents est encore estimé élevé.

A minuit, le split orageux est désormais net sur les images radar dans le sud de la Seine-et-Marne, et la cellule de droite commence à se renforcer, aux environs de Fontainebleau et Nemours. Dans l’Aisne, plus aucun signe ne laisse présager l’existence d’une structure supercellulaire, si ce n’est des précipitations encore très intenses sur le sud du département. Étant donné les événements des dernières heures, ces orages sont à surveiller car le contexte reste favorable à un développement supercellulaire, comme il est indiqué lors du point sur la situation météo lors du suivi en direct de ces orages.

Ces orages continuent à se renforcer. A 00h30, une cellule sur l’extrémité sud de l’axe orageux se renforce notablement et laisse présager une possible supercellule. Il est cependant trop tôt pour l’affirmer clairement en se basant seulement sur les images radar : il peut alors aussi bien s’agir d’une dynamique spécifique à un orage multicellulaire virulent alimenté par le sud. Pendant ce temps, la supercellule de Seine-et-Marne est sur le secteur de Nangis avec des réflectivités radar qui supposent de fortes chutes de grêle, mais aucune observation de dégâts n’est parvenue à ce jour sous cette supercellule.

A 00h45, la structure orageuse au nord de Reims, dans la Marne, reste douteuse. Une amorce supercellulaire est envisageable, mais il est encore difficile d’affirmer qu’une supercellule nette s’est formée. Néanmoins, de nombreux dégâts sont à déplorer sur le secteur : A Loivre, le vent et la grêle détruisent les récoltes (L’Union Presse), ainsi que sur Trigny, Fismes, Hermonville et Saint-Thierry (L’union Presse). Plus à l’Est, De fortes chutes de grêle sont aussi reportées à Bazancourt. De manière générale, c’est tout un axe de Fismes à Isle-sur-Suippe, au nord de Reims, qui déplore des dégâts à cause de la grêle et des vents violents (France 3 Champagne-Ardenne).

A 01h00, l’orage quitte la Marne en arrivant dans les Ardennes. Alors que les autres cellules de l’axe orageux semblent se dissiper, celle-ci semble se renforcer et prend une trajectoire de plus en plus déviée ; l’hypothèse d’une supercellule se renforce alors. C’est à ce moment que le secteur de Juniville, au sud de Rethel, est touché par de fortes chutes de grêle et des vents violents, faisant tomber des arbres et détruisant des récoltes (L’Union Presse). Pendant ce temps, la supercellule de Seine-et-Marne présente toujours d’intenses précipitations, sur le secteur de Provins. Toutefois, aucun témoignage n’a toujours pu être trouvé sur le déroulement de cet orage.

A 01h15, cette cellule s’est subitement affaiblie, en arrivant vers Villiers-Saint-Georges, et marque la fin de son activité. En revanche, l’orage est toujours violent dans le sud des Ardennes en se déplacant vers l’Est et s’intensifie progressivement.

( A noter qu’un arbre est couché sur une route par le vent à Sedan (France 3 Champagne-Ardenne) ; le cliché de nuit laisse penser qu’il s’agit bien d’un phénomène occasionné lors de cet épisode orageux et non pas lors du passage du système orageux arrivé vers 09h. Cependant, une cellule s’était aussi intensifiée sur le secteur 1 heure avant le passage de la probable supercellule : il est probable que ce dégât soit attribuable à la ligne orageuse qui s’est localement intensifiée. En Belgique, de fortes chutes de grêle ont été observées à Bertrix, possiblement sous le même orage. (blog areazone51ufos).)

A 02h15, la cellule s’est alors isolée du reste des orages et prend une signature radar nettement supercellulaire. Elle est sur l’extrême nord de la Meuse, à Thonnelle, où des grêlons de la taille de balles de golf font de nombreux dégâts sur les vitres, les toitures et les voitures (l’Est Républicain).

Cette probable supercellule a conservé une activité particulièrement intense en passant la frontière Belge jusqu’à 3h. Elle s’est ensuite rapidement dissipée et avait perdu toute activité orageuse vers 3h30, alors que le complexe convectif (MCC) qui s’était formé dans le Sud-Ouest arrivait sur le Centre de la France avec de violentes rafales et des pluies intenses. Dans la matinée du samedi 27 juillet, les mêmes régions ont subi de nouveau des phénomènes violents.

Au final, cet épisode d’orages supercellulaires a touché 8 départements : l’Eure, le Val-d’Oise, l’Oise, l’Aisne, la Marne, les Ardennes, la Meuse et la Seine-et-Marne ; dont aucun, hélas, n’était encore en vigilance orange orages, excepté le Val-d’Oise.

Un soin tout particulier a été mis en oeuvre dans les recherches effectuées pour bien différencier les dégâts dus à ces orages aux comportements supercellulaires, et les dégâts dus au MCC. Néanmoins, si vous constatez une erreur dans ces observations, n’hésitez pas nous le signaler. Aussi, si vous avez d’autres témoignages à apporter sur ces orages, ce dossier sera complété avec plaisir.

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